
Tous les partis savent faire arriver un tableur à zéro. La vraie question est de savoir ce qui doit se produire pour que le monde réel arrive au même résultat.
Un cadre financier est une drôle de bête.
On additionne des revenus, on soustrait des dépenses, on ajoute quelques économies, parfois quelques milliards de croissance économique, un chèque espéré d’Ottawa, et miracle : quelque part au bas du tableau apparaît un beau zéro.
Excel, lui, ne proteste jamais.
La vraie question n’est donc pas de savoir si les cinq partis politiques québécois sont capables de produire une trajectoire vers l’équilibre. Ils y arrivent tous, d’une façon ou d’une autre.
La question intéressante est plutôt celle-ci :
Qu’est-ce qui doit réellement se produire pour que leur zéro se matérialise?
C’est sous cet angle que j’ai examiné les cadres financiers de la CAQ, du Parti libéral, du Parti conservateur, du Parti Québécois et de Québec solidaire.
Je ne cherche pas ici à couronner un gagnant. Ce qui m’intéresse est de séparer ce que le gouvernement contrôle réellement, ce qu’il prévoit économiser, ce qu’il attend d’un tiers et ce qu’il suppose que l’économie ou les contribuables feront en réaction à ses politiques.
Et les différences sont considérables.
Un même point de départ
Le point de référence commun est le Rapport préélectoral 2026 du ministère des Finances.
La Vérificatrice générale a conclu que, dans l’ensemble, les hypothèses et prévisions de ce rapport étaient plausibles pour 2026-2027 à 2028-2029. Elle souligne toutefois que les défis augmentent rapidement et que les réductions de dépenses prévues exigent des efforts budgétaires importants et durables. (Vérificateur général du Québec)
Autrement dit, aucun parti ne commence l’exercice avec quelques milliards oubliés sous le divan.
C’est ce problème commun que chacun tente de résoudre à sa manière.
Le PCQ : beaucoup de mesures identifiées, mais beaucoup d’effets économiques à réaliser
Le cadre financier du Parti conservateur compte 84 pages. Il prévoit l’équilibre budgétaire en 2029-2030, n’intègre aucune hausse hypothétique des transferts fédéraux, conserve intégralement les 8 milliards de provisions pour éventualités du scénario de référence, maintient les versements au Fonds des générations et n’utilise aucune ligne « écart à résorber ». Son solde budgétaire atteint 336 millions en 2029-2030 puis 1,89 milliard en 2030-2031.
Cela ne signifie pas que le cadre est sans risque.
Une partie importante des revenus attendus repose sur les effets économiques des réformes proposées.
Pour la seule année 2029-2030, le PCQ inscrit 4,05 milliards de revenus attribués à la libéralisation et à la déréglementation, 2,52 milliards à la réduction des barrières au commerce interprovincial et 85 millions à l’exploitation du gaz naturel. Cela représente environ 6,655 milliards de revenus cette année-là liés, à différents degrés, à des effets économiques projetés.
Le document fournit des sources et des modèles pour justifier ces hypothèses. Pour le commerce interprovincial, il cite notamment des travaux du FMI, de Deloitte et de Trevor Tombe et discute explicitement des limites entre ouverture unilatérale et libéralisation multilatérale.
Mais une modélisation économique demeure une modélisation économique.
Une réforme peut produire des effets favorables sans que le rendement fiscal arrive exactement au montant et au moment prévus.
À titre de simple test mécanique, une réalisation inférieure de 25 % des 6,655 milliards prévus en 2029-2030 enlèverait environ 1,66 milliard au solde cette année-là. Ce n’est pas une prévision. Cela permet simplement d’identifier où une partie importante de la sensibilité du cadre se situe.
Le PLQ : moderniser l’État et compter sur des revenus supplémentaires
Le Parti libéral prévoit 11,9 milliards d’engagements, conserve 4 milliards de provisions pour éventualités et élimine complètement les 5,85 milliards d’« écart à résorber » du scénario préélectoral. Il atteint un solde de 9 millions en 2029-2030 et 136 millions l’année suivante.
Le PLQ prévoit 6,025 milliards d’économies sur cinq ans.
Environ 4,25 milliards proviennent de la modernisation et de l’efficacité de l’État, 525 millions du recentrage de la capacité d’intervention du Fonds de développement économique, et 1,25 milliard d’une ligne intitulée très clairement « mesures d’économies à venir ».
Ce dernier montant n’est pas un « écart à résorber » au sens du rapport préélectoral. Le parti l’inscrit comme un engagement d’économie de son programme.
Mais les mesures précises correspondant à ces 1,25 milliard ne sont pas encore toutes décrites.
Le PLQ prévoit également 4,36 milliards de transferts fédéraux supplémentaires au cours des quatre dernières années du cadre.
Québec peut réclamer cet argent, négocier avec Ottawa et avoir d’excellents arguments. Il ne peut cependant pas décider unilatéralement du résultat.
Cette distinction devient particulièrement importante pour le Transfert canadien en matière de santé. La garantie actuelle d’une croissance minimale de 5 % s’applique jusqu’en 2027-2028. Par la suite, la formule revient à la croissance moyenne mobile sur trois ans du PIB nominal, avec un plancher garanti de 3 %. (Gouvernement du Canada)
Le PLQ a par ailleurs réduit ses propres prévisions de revenus autonomes d’environ 1,1 milliard par rapport au rapport préélectoral pour tenir compte du risque tarifaire. C’est une hypothèse explicitement plus prudente que le scénario de référence sur ce point.
Enfin, il faut correctement présenter la fameuse vérification indépendante.
La firme mandatée confirme essentiellement que les intrants concordent avec les informations examinées et que les tableaux correspondent aux extrants du simulateur du ministère des Finances. Elle précise expressément qu’elle ne valide pas les hypothèses, n’effectue pas de vérification indépendante des estimations de revenus ou d’économies et ne se prononce pas sur leur faisabilité économique ou administrative.
Ce n’est donc pas une certification que les hypothèses se réaliseront.
La CAQ : une partie importante reste encore à résorber
Le cadre de la CAQ conserve une caractéristique particulièrement visible : des montants importants demeurent inscrits sous la rubrique « écart à résorber ».
On y trouve encore 1,85 milliard en 2028-2029, puis 2 milliards en 2029-2030 et encore 2 milliards en 2030-2031. (Coalition Avenir Québec)
Soit 5,85 milliards sur trois exercices.
Un écart à résorber n’est pas un déficit additionnel. C’est une hypothèse selon laquelle des mesures futures viendront améliorer le solde de ce montant.
Mais tant que ces mesures ne sont pas définies, on ne sait pas précisément ce qui sera réduit, reporté, réorganisé ou prélevé davantage.
Prenons 2029-2030.
Le cadre affiche un surplus comptable de 879 millions, puis ajoute un écart à résorber de 2 milliards, verse 2,79 milliards au Fonds des générations et arrive finalement à un solde de +89 millions. (Coalition Avenir Québec)
Sans les deux milliards encore à résorber, le même calcul donne environ -1,91 milliard.
La CAQ ajoute par ailleurs 4,357 milliards de transferts fédéraux supplémentaires, 495 millions de rendement additionnel des sociétés d’État et libère 5 milliards en diminuant les provisions pour éventualités par rapport au scénario de référence. (Coalition Avenir Québec)
Le document précise que l’augmentation prévue des transferts fédéraux comprend environ 2,4 milliards provenant notamment du renouvellement d’ententes de santé et du maintien de la croissance du TCS à 5 % après 2027-2028. Le solde, environ 2 milliards, correspond à des remboursements anticipés de dépenses reliées aux demandeurs d’asile. (Coalition Avenir Québec)
Or le plancher fédéral de 5 % n’est actuellement garanti que jusqu’en 2027-2028. (Gouvernement du Canada)
Ces sommes peuvent donc être obtenues, mais elles ne constituent pas toutes aujourd’hui des revenus que le gouvernement du Québec peut décréter seul.
Le PQ : le PDF fantôme réservait quelques surprises
Après une carrière remarquablement prometteuse dans la clandestinité numérique, le cadre financier du Parti Québécois a finalement fait surface.
Et le document complet nuance sensiblement la présentation du retour à l’équilibre.
Le PQ affiche un solde de +49 millions en 2028-2029. Mais avant résorption des écarts, son propre tableau donne -1,801 milliard. Le cadre ajoute ensuite 1,85 milliard d’écart à résorber pour atteindre les 49 millions positifs.
En 2029-2030, il reste encore 250 millions à résorber. Ce n’est qu’en 2030-2031 que cette ligne disparaît.
Le PQ présente cependant des économies substantielles et chiffrées.
La réduction de la bureaucratie doit générer 500 millions, puis 1 milliard, puis 1,6 milliard par année, pour un total de 6,3 milliards. L’abolition de Santé Québec ajoute 340 millions d’économies sur cinq ans.
Sa réforme fiscale est également intéressante à décortiquer.
La réduction progressive du taux d’impôt des sociétés de 11,5 % à 9,5 % coûte 8,89 milliards selon le cadre. Le PQ compense exactement ce montant par une réduction équivalente du Fonds de développement économique et des subventions aux entreprises. Le coût statique de l’opération est donc nul dans son modèle.
Le parti ajoute ensuite 1,385 milliard de revenus supplémentaires attribués aux effets économiques de cette baisse d’impôt, montant qui atteint 692 millions par année en 2030-2031. Il inscrit aussi 300 millions annuellement de redevances provenant de sites de paris sportifs.
Le PQ incorpore par ailleurs 4,357 milliards de transferts fédéraux additionnels, avec pratiquement la même trajectoire que celle de la CAQ.
Enfin, ses provisions sont maintenues à 1 milliard par année, soit 5 milliards au total. Mais le scénario préélectoral en prévoyait 8 milliards. Le PQ réduit donc de 3 milliards le coussin original sur cinq ans.
Le document cite également l’économiste Antoine Noël, de l’Université Laval, qui dit avoir analysé le cadre et juger ses prévisions financières et l’évolution de la dette plausibles dans leurs aspects significatifs. Le PDF ne décrit toutefois pas en détail les procédures qu’il a utilisées pour arriver à cette appréciation.
Le cadre péquiste combine donc plusieurs types de risque : économies administratives à réaliser, effets économiques attendus, transferts fédéraux à négocier et écarts encore à résorber pendant une partie de la période.
Québec solidaire : le risque se trouve surtout du côté des nouvelles recettes
Québec solidaire emprunte une route très différente.
Le pilier le plus important de ses nouvelles recettes est un impôt sur les grandes fortunes. Le parti affirme qu’environ 4 000 ménages québécois possèdent plus de 25 millions de dollars de richesse nette et prévoit que cette mesure rapportera jusqu’à 5 milliards de dollars par année. (Newswire)
Le cadre fait progresser cette recette de 4,51 milliards à 4,67, puis 4,83 et finalement 5 milliards par année.
Ce n’est pas la seule source de revenus supplémentaires. QS prévoit également des modifications à l’impôt des particuliers, une hausse de l’imposition de certaines sociétés, des redevances supplémentaires, une taxe aux institutions financières et diverses autres mesures fiscales.
Mais une recette de cinq milliards provenant d’une seule nouvelle mesure mérite forcément une attention particulière.
La difficulté n’est d’ailleurs pas seulement de savoir si certains contribuables changeront de résidence. Une taxe annuelle sur le patrimoine doit également composer avec l’évaluation de sociétés privées, d’actifs illiquides et avec les différentes façons de restructurer la détention du patrimoine.
Notre stress-test ne prétend donc pas prévoir le rendement réel.
Il constate simplement une réalité arithmétique : si une recette prévue à 5 milliards rapporte 10 % de moins, le solde annuel se détériore d’environ 500 millions.
QS fait également un choix budgétaire distinct des quatre autres formations : son cadre prévoit de suspendre les versements au Fonds des générations, ce qui libère environ 2,5 milliards par année.
Cette dernière somme n’est pas une hypothèse de rendement économique. Un gouvernement peut effectivement prendre cette décision. La discussion porte alors sur les conséquences de ce choix pour la dette et non sur la possibilité technique de percevoir la somme.
Le même zéro ne raconte pas la même histoire
C’est finalement ce qui ressort le plus clairement de l’exercice.
Les cinq partis ne placent pas leur risque au même endroit.
Chez le PCQ, une partie importante repose sur l’ampleur et la rapidité des effets économiques de réformes structurelles.
Au PLQ, la trajectoire dépend notamment d’économies administratives substantielles et de transferts fédéraux supplémentaires.
À la CAQ, plusieurs milliards demeurent explicitement sous forme d’écarts à résorber, auxquels s’ajoutent des revenus fédéraux anticipés et une diminution des provisions.
Le PQ combine économies bureaucratiques, revenus dynamiques, transferts fédéraux et quelques écarts encore à résorber.
QS, lui, concentre davantage son risque du côté des nouvelles recettes fiscales, particulièrement son impôt sur la grande fortune.
Aucune de ces catégories ne signifie automatiquement qu’une politique réussira ou échouera.
Une économie peut réagir plus fortement que prévu à une réforme.
Un gouvernement peut réellement réduire ses coûts administratifs.
Ottawa peut accepter les demandes du Québec.
Un nouvel impôt peut produire les revenus attendus.
Et des économies encore non identifiées peuvent finalement être trouvées.
Mais ce ne sont pas les mêmes paris.
Le vrai test n’est pas le zéro
C’est finalement là que la présentation traditionnelle des cadres financiers devient insuffisante.
On nous montre une dernière ligne :
0 $.
Équilibre atteint.
Mission accomplie.
Mais ce chiffre nous apprend assez peu si on ne regarde pas les lignes qui le précèdent.
Un milliard provenant d’une réduction de dépenses déjà identifiée n’est pas la même chose qu’un milliard dépendant d’une négociation avec Ottawa.
Un milliard de revenus provenant d’une réaction modélisée de l’économie n’est pas la même chose qu’un milliard provenant d’une hausse d’impôt que Québec peut adopter directement.
Et un milliard inscrit sous la rubrique « écart à résorber » n’est pas encore un milliard économisé.
Les cinq partis proposent donc surtout cinq répartitions différentes du risque budgétaire.
Plutôt que de demander simplement :
« Qui arrive à zéro? »
La question beaucoup plus utile est :
« Qu’est-ce qui doit être vrai pour que ce zéro existe encore dans quatre ans? »
Là, les chiffres commencent enfin à raconter quelque chose.




