
Le premier Face-à-Face de la campagne n’a pas accouché de beaucoup de nouvelles promesses. Pour l’essentiel, les cinq chefs ont défendu des propositions que nous connaissions déjà.
Et tant mieux.
Un débat n’est pas censé être une conférence de presse collective. Son intérêt est ailleurs : placer cinq visions du Québec dans la même pièce, enlever aux chefs le confort du communiqué soigneusement préparé et voir ce qui reste lorsqu’un adversaire leur répond.
Pendant deux heures, Christine Fréchette, Paul St-Pierre Plamondon, Éric Duhaime, Ruba Ghazal et Charles Milliard ont donc dû confronter leurs idées plutôt que simplement les réciter. Le débat était officiellement divisé entre économie, impôts et services, puis avenir du Québec. Ce qui en est ressorti dépasse toutefois ces trois thèmes.
Trois lignes de fracture traversent aujourd’hui la politique québécoise.
La première oppose continuité et changement.
La deuxième concerne la taille et le rôle de l’État.
La troisième, malgré tous ceux qui l’avaient enterrée un peu vite, demeure la question nationale.
Fréchette : « Je ne suis pas Legault ». D’accord. Et ensuite?
Christine Fréchette avait probablement la contradiction la plus encombrante à traîner sur le plateau.
Elle dirige un parti qui gouverne depuis huit ans, mais doit convaincre les électeurs qu’un gouvernement dirigé par elle serait différent de celui de François Legault.
Elle a choisi d’attaquer le problème de front :
« Je ne suis pas François Legault. »
Très bien.
La question suivante s’impose presque toute seule : qu’est-ce qui change?
Ses adversaires l’ont constamment ramenée au bilan caquiste. Sur les dépenses, surtout, la rupture annoncée n’est pas évidente.
En mai dernier, son propre ministre des Finances, Éric Girard, avait déjà jugé nécessaire de lui rappeler les limites du portefeuille. Dans un courriel du 2 mai, il écrivait que les Québécois souhaitaient une première ministre responsable qui ne dépense pas « à tout vent » et se disait inquiet du nombre d’annonces envisagées.
Quand votre propre ministre des Finances commence à serrer le frein à main quelques semaines après votre arrivée, l’idée d’une nouvelle culture de rigueur demande encore un peu de démonstration.
Certaines dépenses peuvent évidemment être défendables. Ce n’est pas la question.
Si Fréchette veut convaincre que l’ère Fréchette sera réellement différente de l’ère Legault, elle devra montrer où se situe la rupture, pas simplement nous assurer qu’elle existe.
Paul St-Pierre Plamondon a naturellement exploité cette vulnérabilité, pendant que Fréchette attaquait en retour la crédibilité financière du PQ.
Ce duel résume assez bien le premier clivage.
La CAQ veut présenter l’élection comme un choix entre stabilité et incertitude.
Le PQ veut en faire un jugement sur huit années de gouvernement caquiste.
PSPP : gouverner avant de parler uniquement de référendum
Le défi de PSPP est presque l’inverse.
Ses adversaires veulent que chaque conversation finisse au même endroit : le référendum.
Lui tente plutôt de parler comme un éventuel premier ministre avant de parler comme chef d’un mouvement souverainiste.
Finances publiques, santé, itinérance, économie : le message est assez évident. Le PQ veut convaincre qu’il est capable de gouverner le Québec avant de demander aux Québécois s’ils veulent en faire un pays.
Sur l’itinérance, par exemple, lorsqu’on lui demande s’il faut un « superministre », PSPP répond essentiellement que ce sera lui : il veut personnellement porter le dossier comme premier ministre.
C’est une réponse politique autant qu’administrative.
Elle dit : regardez-moi comme éventuel chef de gouvernement, pas seulement comme organisateur d’un référendum.
La CAQ, évidemment, a tout intérêt à l’empêcher de sortir de cette boîte. Fréchette ramène donc régulièrement le PQ au référendum.
PSPP lui reproche de ressortir la vieille cassette fédéraliste.
Peut-être. Mais une cassette continue généralement de jouer tant qu’une partie de l’auditoire veut encore l’entendre.
Deuxième clivage : combien d’État faut-il?
C’est probablement dans l’affrontement entre Éric Duhaime et Ruba Ghazal que les différences idéologiques étaient les plus faciles à distinguer.
Duhaime ne se contente pas de dire que la CAQ gère mal l’État québécois. Il remet en question une partie de sa taille, de ses fonctions et de ses interventions.
Ghazal assume presque la logique opposée : lorsque Québec solidaire identifie un problème dans les services publics, le logement, l’environnement ou certains marchés, il est généralement plus disposé à faire intervenir directement l’État.
L’échange sur les épiceries publiques était presque une expérience de laboratoire.
Ghazal part d’un diagnostic : le secteur de l’épicerie manque de concurrence et demeure fortement concentré. Elle soutient qu’un nouvel acteur public pourrait contribuer à faire baisser les prix et favoriser les producteurs locaux.
Duhaime répond avec Cuba, SAAQclic et cette question : si l’État peine déjà à gérer un site transactionnel, veut-on vraiment lui confier nos légumes?
La réplique se retient.
Mais elle laisse sur la table une question beaucoup plus intéressante.
Si le problème est le manque de concurrence, pourquoi y a-t-il si peu de nouveaux concurrents?
Le Bureau de la concurrence du Canada pose essentiellement la même question.
Dans son suivi publié le 3 septembre, il rappelle que la plupart des Canadiens achètent encore leur épicerie auprès de seulement cinq groupes : Loblaw, Sobeys, Metro, Costco et Walmart. Il recommande notamment d’aider les épiciers indépendants à prendre de l’expansion, de réduire les barrières empêchant l’arrivée de joueurs internationaux et de limiter les contrôles immobiliers qui peuvent empêcher des concurrents de s’installer.
Autrement dit, avant de demander à l’État de devenir épicier, il serait utile de comprendre pourquoi notre marché produit si peu de nouveaux épiciers.
Si Ghazal dit : « Il n’y a pas assez de concurrence, créons un épicier public », une autre réponse possible est :
« Il n’y a pas assez de concurrence? Alors commençons par enlever ce qui empêche les concurrents d’entrer. »
Même diagnostic.
Deux remèdes complètement différents.
Le débat est rapidement parti vers Cuba et SAAQclic. La question des barrières à l’entrée, elle, est restée sur le comptoir.
Nous y reviendrons dans un autre article.
Ce débat dépasse largement les épiceries
Le même clivage se retrouve ailleurs.
Dans les services de garde.
Dans la santé.
Dans l’administration publique.
Même dans l’itinérance.
Faut-il créer ou renforcer davantage les structures publiques, ou donner davantage de choix et de latitude aux citoyens et aux fournisseurs?
Fréchette défend une bonne partie des institutions existantes.
Ghazal souhaite généralement un rôle public plus important.
Duhaime veut réduire certaines interventions ou introduire davantage de concurrence.
PSPP et Milliard occupent différentes positions intermédiaires selon les dossiers.
C’est un débat beaucoup plus fondamental que de savoir qui avait la meilleure petite phrase.
Lorsque quelque chose fonctionne mal, faut-il davantage de ressources publiques, une autre organisation, davantage de concurrence, ou un mélange des trois?
Le Québec n’a certainement pas réglé cette question mardi soir.
Mais au moins, le débat l’a rendue visible.
Troisième clivage : le Québec dans le Canada
La question nationale demeure bien vivante, mais elle ne se résume plus à un simple face-à-face entre fédéralistes et souverainistes.
Charles Milliard a clairement voulu occuper l’espace fédéraliste.
Lorsque PSPP a déclaré qu’un gouvernement péquiste collaborerait avec Mark Carney et les autres provinces lorsque les intérêts du Québec convergent, Milliard a bondi :
« C’est nouveau! »
Bonne formule.
La réalité est un peu plus compliquée.
PSPP défendait déjà l’idée qu’un gouvernement péquiste pouvait négocier avec Ottawa et construire un rapport de force lorsque les intérêts du Québec l’exigeaient. Au débat, il a surtout formulé plus explicitement que ce rapport de force pouvait coexister avec la coopération.
Un souverainiste n’est pas obligé de raccrocher lorsque le premier ministre du Canada téléphone.
Le point de PSPP est plutôt que coopération ne signifie pas adhésion.
Il peut travailler avec Ottawa lorsque les intérêts convergent tout en considérant le fédéralisme comme un cadre politique qu’il souhaite éventuellement quitter.
Le « C’est nouveau! » de Milliard fonctionnait bien en trente secondes. Il décrit moins bien la nuance de la position une fois le chronomètre arrêté.
Le problème de Milliard : être fédéraliste ne suffit pas
Le véritable défi du chef libéral se trouve ailleurs.
Dire que le PLQ est fédéraliste répond à une question.
Cela ne répond pas entièrement à la suivante :
Pourquoi un gouvernement libéral?
Le PLQ a longtemps pu compter sur la question nationale pour structurer une large partie de son identité. Si Milliard veut reconstruire le parti, il devra offrir davantage qu’une opposition au référendum.
Il commence à dessiner une réponse autour du réalisme budgétaire et de la gestion économique.
La question toute simple de Paul Larocque sur les baisses d’impôts l’a bien montré.
Duhaime veut une baisse importante de l’impôt sur le revenu.
Ghazal veut une baisse pour la majorité accompagnée d’un nouvel impôt sur les patrimoines très élevés.
Milliard refuse une baisse générale pour l’instant en invoquant l’état des finances publiques.
Fréchette la reporte après le retour à l’équilibre.
PSPP préfère certaines réductions de taxes à une baisse générale de l’impôt des particuliers.
Curieusement, cette question très simple a été l’une des plus révélatrices de la soirée.
« Voulez-vous baisser les impôts? »
Et soudain, cinq priorités apparaissent.
Comme quoi il arrive qu’une phrase de six mots obtienne davantage qu’un discours de vingt pages. Il faudra renouveler l’expérience.
Trois clivages, pas un seul combat
Le piège serait maintenant de réduire la campagne à Christine Fréchette contre Paul St-Pierre Plamondon.
Le Face-à-Face a montré quelque chose de plus intéressant.
Sur le bilan gouvernemental, Fréchette et PSPP se disputent le droit d’incarner l’avenir après huit ans de CAQ.
Sur le rôle de l’État, Duhaime et Ghazal illustrent deux conceptions très différentes de la manière de résoudre les problèmes économiques et sociaux.
Sur la question nationale, Milliard tente de reconstruire un espace fédéraliste, la CAQ revendique l’autonomisme et le PQ veut démontrer qu’un gouvernement souverainiste peut néanmoins administrer normalement ses relations avec Ottawa.
Ces trois lignes de fracture ne se superposent pas.
Et c’est probablement ce que le débat nous a appris de plus utile.
Les questions qui restent
Christine Fréchette devra montrer où finit réellement l’ère Legault et où commence sa propre « façon de faire ». Sur les dépenses, pour l’instant, la frontière reste à préciser.
Paul St-Pierre Plamondon devra expliquer comment cohabiteraient gouvernement quotidien, relations pragmatiques avec Ottawa et préparation d’un éventuel référendum.
Éric Duhaime devra continuer à traduire sa critique du modèle québécois en politiques concrètes au-delà des formules de débat.
Ruba Ghazal devra expliquer pourquoi les interventions publiques qu’elle propose constituent le mécanisme approprié aux problèmes qu’elle identifie, et comment elles fonctionneraient en pratique.
Charles Milliard devra donner au PLQ une identité politique qui dépasse son fédéralisme historique.
Le Face-à-Face n’a pas répondu à toutes ces questions.
Il a fait quelque chose de presque aussi utile.
Il les a rendues beaucoup plus difficiles à esquiver.




