
Jordan Peterson répète souvent une idée que je paraphrase ici : avant de sortir pour changer le monde, mieux vaut commencer par faire le ménage de sa propre chambre.
Autrement dit, avant d’entreprendre de grandes transformations, il vaut mieux avoir mis ses propres affaires en ordre.
Le principe vaut autant pour une société que pour un individu.
Dans le cas du Québec, vouloir réaliser l’indépendance dans le contexte économique actuel revient un peu à mettre la charrue devant les bœufs.
Avant de chercher à se libérer du Canada, le Québec devrait commencer par se libérer de ses propres dépendances.
Une société qui aspire à devenir un pays devrait d’abord être capable de se tenir debout économiquement : produire suffisamment de richesse pour financer ses choix, maintenir des finances publiques solides et disposer d’une économie assez productive pour absorber les coûts et les incertitudes qu’entraînerait nécessairement une rupture constitutionnelle.
Autrement dit, avant de réclamer son indépendance politique, le Québec doit devenir économiquement adulte.
L’indépendance ne devrait pas être conçue comme le moyen par lequel le Québec espère devenir prospère.
La prospérité devrait être l’une des conditions qui rendent l’indépendance crédible.
Un Québec économiquement fragile qui deviendrait indépendant ne ferait pas disparaître ses problèmes.
Il les emporterait avec lui.
L’indépendance commence par l’autonomie financière
Parler de « dépendance » peut facilement devenir un slogan. Il faut donc préciser ce que cela signifie.
Le Québec n’est évidemment pas une province incapable de financer ses propres services. Il serait également faux de présenter les transferts fédéraux comme de l’argent qu’Ottawa nous donnerait généreusement.
Les Québécois paient des impôts fédéraux eux aussi.
Une partie importante des transferts correspond par ailleurs au financement de programmes comme la santé et les services sociaux. Un Québec indépendant récupérerait certains champs fiscaux aujourd’hui occupés par Ottawa, mais devrait également assumer les responsabilités qui les accompagnent.
Il faut donc éviter le calcul simpliste consistant à soustraire les transferts fédéraux et à déclarer que l’indépendance créerait automatiquement un trou équivalent.
La péréquation pose toutefois une question différente.
En 2026-2027, le Québec doit recevoir 13,9 milliards de dollars de péréquation, sur environ 30,3 milliards de principaux transferts fédéraux.
Cela ne signifie pas que le Québec reçoit 13,9 milliards sans contribuer au trésor fédéral.
Mais la péréquation mesure bel et bien quelque chose d’important : la capacité fiscale relative des provinces.
Voilà ce qu’un projet d’indépendance économiquement sérieux devrait chercher à changer.
Pas parce que recevoir de la péréquation constitue une humiliation nationale.
Parce qu’une société qui envisage d’assumer seule toutes les responsabilités d’un État devrait vouloir posséder une capacité économique et fiscale suffisamment forte pour ne plus en avoir besoin.
Nous produisons moins de richesse
La question nous ramène nécessairement à la création de richesse.
En 2024, le PIB réel par habitant du Québec atteignait 53 812 dollars. Il avait également diminué par rapport à 2023.
Cela ne signifie pas que le Québec s’appauvrit inexorablement. Sur longue période, notre niveau de vie a progressé.
Mais lorsqu’on parle d’autonomie économique, la richesse produite par habitant compte énormément.
Une société qui produit moins dispose ultimement de moins de richesse pour les salaires, l’investissement, les services publics et les programmes sociaux.
Et il n’existe aucune formule constitutionnelle capable de contourner cette réalité.
On peut changer de drapeau.
On ne peut pas légiférer un gain de productivité.
La pelle et l’excavatrice
La productivité est parfois présentée comme une notion économique mystérieuse.
Elle ne l’est pas.
Supposons qu’un travailleur creuse un trou avec une pelle et qu’un autre creuse le même trou avec une excavatrice.
Le deuxième n’est pas nécessairement plus courageux, plus intelligent ou plus travaillant.
Il dispose simplement de meilleurs outils.
Et avec ces outils, il peut accomplir beaucoup plus de travail dans le même laps de temps.
C’est cela, la productivité.
À l’échelle d’une économie, l’excavatrice peut être une machine, un logiciel, un robot, une chaîne de production automatisée, une technologie, une infrastructure ou simplement une organisation plus efficace du travail.
Voilà pourquoi l’investissement est si important.
Une entreprise qui investit dans de meilleurs équipements permet à ses employés de produire davantage de valeur avec le même nombre d’heures.
Cette productivité supplémentaire peut ensuite se traduire en meilleurs salaires, en profits, en nouveaux investissements et, ultimement, en niveau de vie supérieur.
À l’inverse, une économie qui investit trop peu finit par demander à ses travailleurs de continuer à creuser avec des pelles pendant que ses concurrents arrivent avec des excavatrices.
On peut toujours exhorter les gens à travailler plus fort.
Mais à un certain moment, le problème n’est plus l’effort.
C’est l’outil.
Où sont les excavatrices?
C’est ici que le diagnostic devient préoccupant.
Entre 1997 et 2024, le stock de capital manufacturier a diminué de 5,3 % au Québec.
Pendant la même période, il a progressé de 54 % aux États-Unis.
L’investissement en propriété intellectuelle stagne également depuis environ deux décennies au Québec et au Canada alors qu’il a fortement progressé aux États-Unis.
Le résultat apparaît dans la production.
Selon l’Institut du Québec, chaque employé du secteur manufacturier produit environ 158 000 dollars de PIB au Québec, contre 239 000 dollars aux États-Unis.
Cela ne signifie évidemment pas que le travailleur américain travaille 50 % plus fort que le travailleur québécois.
Les différences de structure industrielle, de taille des entreprises, de technologie et d’économies d’échelle comptent également.
Mais le principe demeure.
Le travailleur américain dispose généralement de davantage de capital productif.
Son excavatrice est plus grosse.
Pourquoi investit-on moins?
Constater que nous investissons insuffisamment ne répond cependant pas à la question suivante :
Pourquoi?
Une entreprise investit lorsqu’elle estime que le rendement futur justifie le risque pris aujourd’hui.
Elle regarde la fiscalité.
Le coût et la disponibilité de l’énergie.
La disponibilité de la main-d’œuvre.
Les infrastructures.
Les délais réglementaires.
La stabilité des règles.
L’accès aux marchés.
Le coût du capital.
Les perspectives de croissance.
Aucun de ces facteurs n’explique à lui seul nos performances économiques.
Mais leur accumulation influence nécessairement les décisions.
Le capital n’a pas de sentiments patriotiques.
Il va généralement là où il estime pouvoir obtenir le meilleur rendement compte tenu du risque.
Cela ne signifie pas qu’il faille supprimer toute réglementation ou abolir les impôts. Une société moderne possède des règles et doit financer ses services publics.
La question pertinente est celle du coût et du rendement de chacun de ces choix.
À partir de quel point une réglementation supplémentaire coûte-t-elle davantage en investissement et en croissance que le bénéfice qu’elle procure?
À partir de quel niveau une taxe supplémentaire commence-t-elle à modifier substantiellement les décisions d’investissement?
Ce sont des questions économiques.
Pas des professions de foi.
Nous ne manquons pas de ressources
Le paradoxe québécois devient encore plus difficile à ignorer lorsqu’on considère ce que nous possédons.
De l’hydroélectricité.
Des ressources minières.
Des forêts.
Des terres agricoles.
Un accès au Saint-Laurent et à l’Atlantique.
Une proximité immédiate avec le marché américain.
Une population instruite.
Des universités et des centres de recherche.
Le problème du Québec n’est manifestement pas l’absence de potentiel.
Le défi consiste à transformer ce potentiel en capital productif, en entreprises, en innovations et en revenus.
Une ressource laissée sous terre n’est pas encore de la richesse.
Une technologie qui demeure dans un laboratoire n’est pas encore de la richesse.
Une rivière capable de produire de l’électricité devient réellement un avantage économique lorsque cette énergie contribue à produire quelque chose auquel les gens accordent de la valeur.
La richesse n’est pas ce que nous possédons potentiellement. C’est ce que nous réussissons à faire avec ce que nous possédons.
Et l’indépendance ne changerait pas cette réalité.
Le lendemain d’un référendum victorieux, le Québec posséderait les mêmes ressources que la veille.
Les mêmes travailleurs.
Les mêmes entreprises.
Les mêmes infrastructures.
Et, à moins de changer ses politiques économiques, les mêmes incitations à investir ou à ne pas investir.
Et si le problème n’était pas seulement Ottawa?
Voilà peut-être la question la plus inconfortable de tout le débat sur l’indépendance.
Depuis des décennies, une partie du mouvement souverainiste présente le fédéralisme comme une contrainte au développement du Québec.
Certains de ces arguments méritent d’être pris au sérieux.
Le fédéralisme crée parfois des chevauchements. Ottawa contrôle des leviers importants. Ses politiques peuvent entrer en conflit avec les priorités québécoises.
Mais Ottawa peut aussi devenir une excuse beaucoup trop commode.
Parce que le Québec possède déjà énormément de pouvoirs.
Il contrôle sa fiscalité provinciale.
Ses ressources naturelles.
Son régime du travail.
Son système d’éducation.
Son réseau de santé.
Ses municipalités.
Une bonne partie de ses infrastructures.
Et, grâce à Hydro-Québec, une immense partie de son système énergétique.
Avant d’attribuer notre retard économique aux pouvoirs que nous ne possédons pas, il serait raisonnable de nous demander ce que nous faisons avec ceux que nous avons déjà.
Le modèle québécois doit passer le test du rendement
Le Québec a fait depuis plusieurs décennies un choix collectif assez clair : un État relativement présent et une redistribution importante.
En 2024, la pression fiscale des administrations provinciales, territoriales et locales atteignait 21,2 % du PIB au Québec, la proportion la plus élevée parmi les provinces canadiennes.
Ce constat ne prouve pas à lui seul que la fiscalité explique notre retard économique.
Et un État plus présent peut offrir des services auxquels la population accorde beaucoup de valeur.
La vraie question est donc celle du rendement.
Si nous consacrons davantage de ressources à l’État, obtenons-nous des résultats proportionnels à ces ressources?
C’est cela qui devrait constituer le test.
Pas combien nous dépensons.
Pas combien de programmes nous avons créés.
Pas combien de milliards ont été annoncés.
Qu’obtenons-nous réellement en échange?
Nous ne pouvons pas distribuer notre chemin vers la prospérité
La redistribution peut changer la façon dont la richesse est répartie.
Elle peut financer un filet social.
Elle peut fournir des services publics auxquels nous accordons collectivement de la valeur.
Mais avant de redistribuer un dollar, quelqu’un doit produire ce dollar.
Une société peut débattre éternellement de la meilleure manière de découper le gâteau.
Elle ne devient pas plus riche simplement parce qu’elle perfectionne la technique du découpage.
À un certain moment, il faut agrandir le gâteau.
Et pour cela, il faut de l’investissement, du capital, de l’innovation et de la productivité.
Nous revenons encore à notre excavatrice.
L’État peut décider comment partager le revenu du travailleur qui creuse le trou.
Mais si personne n’investit dans l’excavatrice, le trou ne se creusera pas plus rapidement.
Nous ne pouvons pas distribuer notre chemin vers la prospérité.
À un moment donné, il faut investir notre chemin vers la prospérité.
La souveraineté n’est pas une politique économique
C’est là que l’argument économique pour l’indépendance doit être soumis à son test le plus sérieux.
L’indépendance donnerait au Québec le contrôle complet de plusieurs leviers qu’il partage aujourd’hui avec Ottawa.
Ce sont de véritables pouvoirs.
Mais posséder un levier n’oblige pas à bien l’utiliser.
Un État souverain peut surtaxer.
Sur-réglementer.
Accumuler les déficits.
Décourager l’investissement.
Gaspiller.
Administrer efficacement ou inefficacement.
La souveraineté n’est donc pas une politique économique.
C’est un cadre institutionnel à l’intérieur duquel on peut adopter de bonnes comme de mauvaises politiques.
Alors lorsqu’on affirme que le Québec serait plus prospère s’il devenait indépendant, il manque une question essentielle :
Que ferait-il différemment?
Et si certaines de ces réformes sont déjà possibles aujourd’hui, pourquoi attendre l’indépendance pour commencer?
Voilà un vrai projet de société
C’est ici que je reviens à la chambre de Jordan Peterson.
Le véritable projet de société ne devrait peut-être pas être simplement de « faire l’indépendance ».
Il devrait être de construire un Québec suffisamment prospère, productif, autonome et solide pour que l’indépendance cesse d’être une promesse et devienne une possibilité réelle.
Tant que le Québec peut améliorer sa situation en corrigeant ses propres politiques, en augmentant sa productivité, en attirant davantage d’investissement, en assainissant ses finances et en utilisant plus efficacement les pouvoirs qu’il possède déjà, il reste du travail à faire chez nous.
Faisons-le.
Pas de jouer à l’adolescent qui claque la porte du domicile familial sans emploi stable, sans économies et sans plan pour découvrir ensuite que l’indépendance coûte plus cher que prévu.
Et je parle ici en connaissance de cause.
L’indépendance véritable ne consiste pas simplement à partir.
Elle consiste à être capable de vivre debout une fois parti.
C’est exactement ce que je souhaite pour le Québec.
Et si un jour nous avons fait tout cela?
Si le Québec est devenu l’une des juridictions les plus prospères du continent?
Si ses finances publiques sont solides?
Si la péréquation est devenue inutile?
Si nous avons corrigé ce qui dépendait de nous et que les principaux obstacles qui restent sur notre chemin sont véritablement les contraintes imposées par Ottawa?
Alors la situation aura changé.
Ce sera peut-être le temps de remettre notre démission constitutionnelle.
Non pas pour fuir nos propres problèmes.
Mais parce que nous aurons réglé ceux qui dépendaient de nous.
Ce n’est pas une question de droite ou de gauche
Au fond, ce raisonnement n’est ni de droite ni de gauche.
C’est une question de gros bon sens.
Avant de quitter une union politique, il est raisonnable de s’assurer qu’on peut assumer pleinement les responsabilités qui viennent avec l’indépendance.
Avant de renoncer à certains transferts, il faut savoir précisément quels revenus et quelles responsabilités les remplaceront.
Avant de demander davantage de pouvoirs, il faut démontrer qu’on utilise correctement ceux que l’on possède déjà.
On peut être social-démocrate, conservateur, libertarien, nationaliste ou fédéraliste et reconnaître le même principe :
une décision aussi importante que l’indépendance devrait être prise en position de force, pas dans l’espoir que le changement constitutionnel réglera ensuite nos problèmes économiques.
Ce n’est pas une question d’idéologie.
C’est une question de séquence.
Mettre nos affaires en ordre d’abord.
Décider ensuite jusqu’où nous voulons aller.
« Oui, et ça devient possible »
Ma propre position sur la question nationale a toujours été plus conditionnelle qu’identitaire.
Je n’avais pas encore le droit de vote lors du référendum de 1980. Je l’ai obtenu moins d’un mois plus tard.
Mais si j’avais pu voter, j’aurais voté « Non ».
J’ai effectivement voté « Non » lors du référendum de 1995.
Ce n’était pas parce que je considérais l’indépendance comme intrinsèquement mauvaise ou illégitime.
C’était parce que je ne croyais pas que le Québec avait suffisamment mis ses propres affaires en ordre pour entreprendre une rupture aussi fondamentale.
Ma position reste essentiellement la même aujourd’hui.
En 1995, le camp du Oui avait notamment utilisé un slogan resté célèbre :
« Oui, et ça devient possible. »
Avec le recul, je crois qu’il faudrait presque inverser la formule.
Il faudrait d’abord que ça devienne possible.
Ensuite seulement viendrait le « Oui ».
L’indépendance ne devrait pas être le pari qui rendrait la prospérité possible.
La prospérité, l’autonomie financière et la solidité économique devraient rendre l’indépendance possible avant même qu’on demande aux Québécois de la choisir.
C’est toute la différence entre un acte de foi et une décision prise en connaissance de cause.
Le véritable projet de société n’est donc peut-être pas l’indépendance elle-même.
C’est de construire un Québec assez fort pour pouvoir la choisir librement.
Et si ce jour arrive, si nous avons véritablement mis nos affaires en ordre, si nous avons démontré notre capacité à prospérer par nous-mêmes et que le dernier obstacle qui subsiste est constitutionnel, ma propre réponse sera alors très simple.
Cette fois-là, je voterai « Oui ».





Merci Philippe
Je suis heureux de te lire à nouveau. Oui, prenons d’abord soin de notre chambre.
Merci Yves! Oui, c’est bon de reprendre la plume. J’avoue que ça m’a manqué.
Nettoyer les Écuries D’Augias et cela concerne non seulement les gouverneents mais aussi les individus car nous pouvons être assurés que , si notre « intérieur » est propre, nous aurons à coeur que « l’extérieur » le soit aussi.