
Le dernier débat des chefs aura été bruyant, parfois confus, souvent chargé de chiffres. Mais une fois les affirmations vérifiées, ce sont surtout cinq conceptions très différentes du Québec qui apparaissent : sur la santé, les finances publiques, la démographie, le rôle de l’État et l’avenir national.
Le dernier débat des chefs aura parfois ressemblé à un concours visant à déterminer combien de statistiques, d’interruptions et de slogans on pouvait faire entrer dans deux heures de télévision.
Mais une fois le bruit retombé, les petites phrases oubliées et les principales affirmations passées au crible, quelque chose de beaucoup plus intéressant apparaît.
Les cinq chefs ne proposent pas simplement cinq variantes du même Québec.
Ils proposent, à des degrés divers, cinq conceptions différentes de l’État, de l’économie, de la santé, de la démographie et de l’avenir national du Québec.
C’est probablement ce qu’il fallait retenir de ce dernier débat.
Santé : « privé » ne veut pas dire « américain »
Le débat sur la santé a rapidement tourné autour de Santé Québec et de la place du privé.
Christine Fréchette a défendu Santé Québec en soutenant que l’agence avait déjà contribué à améliorer le fonctionnement du réseau. Paul St-Pierre Plamondon et Éric Duhaime souhaitent pour leur part l’abolir. Fréchette et Duhaime ont également défendu un recours accru à des fournisseurs privés financés par la carte d’assurance maladie, tandis que Charles Milliard a résumé sa position par une formule assez juste : le privé est un outil, pas une idéologie.
Encore faudrait-il s’entendre sur ce que signifie « privé ».
Lorsque Duhaime parle de privé, il ne propose pas d’abolir l’assurance maladie publique pour transformer le Québec en succursale du système américain. Il propose davantage de prestation privée financée par la RAMQ, un arrangement institutionnel que l’on retrouve sous diverses formes dans plusieurs systèmes européens.
Ce n’est pas un détail.
L’exemple ontarien invoqué par PSPP pour soutenir que « le privé a siphonné » les ressources du système doit donc être manié avec prudence. Il existe bel et bien en Ontario des problèmes documentés de déplacement du personnel vers des agences privées et de concurrence pour la main-d’œuvre. Mais l’expérience ontarienne n’est pas directement transposable à la réforme plus large proposée par le PCQ.
Même prudence avec le chiffre voulant que certaines chirurgies privées coûtent environ 35 % plus cher.
Une analyse du ministère québécois de la Santé a effectivement conclu que certaines chirurgies sous-traitées à des cliniques privées avaient coûté davantage que leurs équivalents dans le réseau public.
Le chiffre existe.
Mais passer de là à « le privé coûte 35 % plus cher » revient à faire avec une statistique ce que certains font avec un buffet : prendre ce qui nous plaît et ignorer le reste.
Tout dépend de ce qu’on compare : type d’intervention, complexité des cas, coûts immobiliers, frais d’administration, rémunération du personnel, complications, productivité des salles et méthodes comptables.
Le vrai débat n’est donc pas « public ou privé ».
Il est plutôt : qui finance, qui assure et qui fournit les soins?
Ce sont trois questions différentes que le débat québécois s’obstine trop souvent à empaqueter dans le même mot.
Le mur budgétaire : tout le monde a une calculatrice, mais pas la même
Le bloc budgétaire a fourni le plus de matière à fact-checker.
Éric Duhaime a rappelé son objectif de réaliser environ 47 milliards de dollars d’économies brutes sur cinq ans, notamment par une réduction des subventions aux entreprises, l’attrition dans la fonction publique et la modernisation de l’État.
Son cadre est explicite sur les mécanismes qu’il souhaite employer. L’incertitude porte donc moins sur l’existence des mesures que sur leur rendement réel après mise en œuvre.
C’est une distinction importante.
On ne peut évidemment pas démontrer aujourd’hui exactement combien rapportera une réforme qui n’a jamais été appliquée. On peut toutefois vérifier si les mécanismes sont identifiés, si les hypothèses sont cohérentes et si les ordres de grandeur sont plausibles.
La preuve définitive viendrait nécessairement de l’exécution.
Demander davantage reviendrait à exiger les résultats d’une politique avant qu’elle existe, exercice encore mal desservi par la science économique.
Le PCQ fait par ailleurs un choix budgétaire notable : il conserve l’intégralité des 8 milliards de dollars de provisions pour éventualités prévues dans le scénario gouvernemental.
La CAQ fait un autre choix.
Son cadre récupère environ 5 milliards de ces provisions, ne laissant qu’environ 3 milliards comme coussin. Cela améliore mécaniquement le solde budgétaire, mais ce n’est ni une nouvelle recette ni une économie structurelle.
C’est une décision de réduire la marge de sécurité.
Si tout va bien, tant mieux.
Si l’économie ralentit, si les revenus fiscaux déçoivent ou si une dépense imprévue surgit, il restera simplement moins de coussin pour absorber le choc.
La CAQ inscrit également environ 4,4 milliards de dollars de transferts fédéraux supplémentaires qui doivent encore être négociés avec Ottawa.
Le PLQ adopte une approche comparable sur certains points. Il conserve environ 4 milliards de provisions pour éventualités, prévoit des réductions d’effectifs et compte lui aussi sur des transferts fédéraux supplémentaires.
Le PQ mise davantage sur une réduction de la bureaucratie. PSPP a toutefois étiré un chiffre lorsqu’il a parlé d’environ 50 000 employés de bureau qui n’offriraient pas de services.
L’ordre de grandeur de l’augmentation des effectifs est réel. En additionnant certaines catégories d’encadrement et le « personnel de bureau, technicien et assimilé », on arrive effectivement à environ 50 000 ETC supplémentaires depuis l’arrivée de la CAQ.
Mais cette catégorie comprend aussi des techniciens de la santé, de l’éducation et des services sociaux qui offrent directement des services.
Transformer tout ce groupe en « bureaucrates » est donc un raccourci.
Un raccourci commode, certes. Mais un raccourci quand même.
Chez Québec solidaire, le principal risque budgétaire se trouve ailleurs : dans le rendement des nouvelles recettes fiscales proposées.
QS estime notamment pouvoir obtenir environ 5 milliards de dollars par année d’un impôt sur les grandes fortunes. Le chiffre repose sur une estimation identifiable de l’assiette fiscale, mais son rendement réel dépendrait nécessairement des réactions comportementales, de l’évaluation des actifs, de l’optimisation fiscale, de la mobilité des contribuables et des coûts administratifs.
Bref, tous les partis prennent des risques.
Ils ne prennent simplement pas les mêmes.
Chez la CAQ et le PLQ, une partie repose sur des revenus futurs et sur une réduction du coussin budgétaire. Chez le PCQ, elle repose surtout sur l’exécution de réformes structurelles. Chez le PQ, sur la capacité à réaliser les économies administratives annoncées. Chez QS, sur le rendement réel de nouvelles taxes.
C’est déjà beaucoup plus instructif que de coller le mot « austérité » sur tout ce qui bouge moins vite que l’État.
« Austérité » : le couteau suisse rhétorique de QS
Ruba Ghazal a soutenu que tous les autres partis s’engageaient dans l’austérité.
Le problème, c’est que le mot est devenu tellement extensible qu’il peut maintenant désigner à peu près n’importe quelle politique qui ne prévoit pas automatiquement davantage de dépenses publiques.
Réduire nominalement les dépenses, les réduire en termes réels, diminuer les dépenses par habitant, supprimer des postes administratifs ou simplement ralentir la croissance de l’État sont pourtant cinq choses différentes.
Québec solidaire utilise généralement le terme pour englober plusieurs politiques visant à réduire les effectifs ou à limiter l’expansion de l’appareil public.
Politiquement, c’est efficace.
Économiquement, ça manque quelque peu de résolution.
Insécurité économique : les emplois sauvés dans l’univers parallèle
Christine Fréchette a défendu l’intervention de son gouvernement pendant la crise tarifaire en affirmant que Québec avait évité une « hécatombe » d’emplois.
Le gouvernement a bel et bien mis en place plusieurs mesures de soutien et de diversification depuis le début des tensions commerciales avec les États-Unis.
Et les pertes d’emploi ont parfois été moins sévères que certains scénarios pessimistes.
Mais affirmer que les programmes gouvernementaux ont « évité une hécatombe » pose un problème classique de causalité.
Pour le démontrer, il faudrait savoir ce qui se serait produit en l’absence de ces programmes.
Ce scénario n’est pas observable.
Sans étude permettant d’isoler l’effet des politiques gouvernementales, l’affirmation demeure donc davantage une interprétation politique qu’un résultat démontré.
On peut compter les emplois perdus.
Compter ceux qui auraient disparu dans une autre ligne temporelle demande un peu plus d’imagination.
Natalité : « trop d’enfants ou pas assez? » est une fausse contradiction
Le débat sur la natalité a lui aussi donné lieu à un raccourci révélateur.
Ruba Ghazal a confronté PSPP sur ce qui semblait être une contradiction : le Québec aurait-il trop d’enfants, puisque les écoles et les services sont sous pression, ou pas assez, comme le soutiennent les politiques natalistes?
Mais les deux problèmes peuvent parfaitement coexister.
Le Québec peut manquer de places en garderie et avoir des écoles surchargées aujourd’hui tout en connaissant une fécondité insuffisante pour assurer le renouvellement naturel de sa population à long terme.
Ce ne sont ni les mêmes populations, ni les mêmes endroits, ni le même horizon temporel.
La fécondité québécoise se situe près de son creux historique et les décès dépassent maintenant les naissances.
La question nataliste soulevée notamment par PSPP et Duhaime dépasse donc le simple nombre total d’habitants.
Elle touche aussi à la continuité démographique de la population canadienne-française historique, dont est largement issue la culture québécoise francophone.
Avec une faible natalité et une croissance démographique reposant de plus en plus sur l’immigration, le poids relatif de cette population historique tend mécaniquement à diminuer.
Cela ne signifie évidemment pas que la culture québécoise disparaîtra au même rythme. Une culture peut être transmise, adoptée et enrichie par des gens d’origines diverses.
Mais prétendre qu’il n’existe aucun enjeu démographique reviendrait à répondre aux chiffres avec un haussement d’épaules.
Avenir du Québec : deux ruptures
La question nationale a aussi révélé une divergence profonde entre PSPP et Duhaime.
Le chef péquiste propose une rupture constitutionnelle.
Il affirme qu’un gouvernement péquiste tiendrait un référendum pendant un premier mandat, même si les sondages devaient demeurer défavorables.
Le débat a également montré que l’affirmation voulant que « 70 % des Québécois ne veulent pas de référendum » est plus fragile qu’elle en a l’air.
Les sondages donnent généralement autour de 60 à 65 % au Non avant répartition des indécis et près de 70 % après répartition.
Mais répondre Non à l’indépendance n’est pas exactement la même chose que refuser qu’un référendum soit tenu.
Duhaime, lui, propose davantage une rupture économique et institutionnelle à l’intérieur du Canada.
Réduction de la taille de l’État, prestation privée dans certains services publics, réformes fiscales, déréglementation et modification des politiques de transport constituent une remise en cause du modèle québécois plutôt que du régime constitutionnel canadien.
Les deux projets parlent donc de rupture.
Ils ne veulent simplement pas rompre avec la même chose.
C’est probablement l’un des clivages les plus intéressants de cette campagne.
Troisième lien : deux solutions à deux problèmes différents
L’échange entre Duhaime et PSPP sur le troisième lien a lui aussi souffert d’une confusion.
Le projet péquiste vise essentiellement un lien de transport collectif.
Le projet conservateur est routier et vise notamment le transport des marchandises et la redondance du réseau.
Ce sont deux objectifs partiellement différents.
La fermeture du pont Pierre-Laporte a d’ailleurs fourni une démonstration concrète du problème de redondance : des poids lourds ont dû faire un détour par Trois-Rivières.
Cela ne démontre pas qu’un troisième lien routier est nécessaire à n’importe quel prix.
Mais cela démontre qu’un problème logistique réel existe.
Le projet du PCQ est davantage défini, avec un tracé et une estimation de 2,7 à 3 milliards de dollars. Cette estimation provient toutefois du parti et devra éventuellement être validée indépendamment.
Le projet du PQ demeure davantage au stade du concept et son coût total n’est pas encore clairement établi.
Comparer uniquement les prix serait donc trompeur.
Un train et un pont autoroutier ne deviennent pas le même projet simplement parce qu’ils traversent tous les deux le fleuve.
La « guerre à l’auto » : slogan, certes. Mais les politiques existent.
L’expression employée par Duhaime est volontairement polémique.
Mais les politiques qu’il regroupe sous cette étiquette existent bel et bien : normes de vente de véhicules zéro émission, marché du carbone, fiscalité sur les carburants, contributions sur l’immatriculation et politiques favorisant le transport collectif.
La question pertinente n’est donc pas de savoir si les contraintes existent.
Elles existent.
La question est de déterminer si leurs bénéfices environnementaux et de mobilité justifient les coûts supplémentaires ou les restrictions qu’elles imposent aux automobilistes.
On peut débattre des intentions.
Les factures, elles, ont la désagréable habitude d’être mesurables.
Derrière le bruit
Ce dernier débat n’a finalement pas montré cinq politiciens proposant différentes variantes du même modèle.
Il a révélé plusieurs conceptions franchement différentes du Québec.
La CAQ défend largement la continuité d’un État interventionniste qu’elle souhaite rendre plus efficace, tout en assumant davantage de risque dans son cadre financier.
Le PLQ mise sur la modernisation de l’État, le fédéralisme et une combinaison de marché et d’intervention publique.
Le PQ veut réduire certaines structures administratives tout en faisant de la souveraineté le moyen d’obtenir de nouveaux leviers politiques, économiques et démographiques.
Québec solidaire veut consolider ou étendre les services publics et compte davantage sur la fiscalité des hauts revenus et des patrimoines pour les financer.
Le PCQ propose la remise en question la plus poussée du fonctionnement actuel de l’État québécois, en misant davantage sur la concurrence, la prestation privée, la réduction des dépenses et le choix individuel.
Ces différences sont beaucoup plus fondamentales que les petites phrases qui ont dominé les premières réactions au débat.
Après trois débats, les électeurs disposent maintenant d’un contraste relativement clair.
La question n’est plus tellement :
« Qui a gagné le débat? »
Elle est plutôt :
« Quel Québec chacun de ces projets cherche-t-il à construire? »




