
Trois sondages en moins de 48 heures, trois méthodologies différentes et, pourtant, pratiquement la même histoire.
Le Parti québécois demeure en tête sans véritablement progresser. La Coalition avenir Québec recule. Le Parti libéral reste dans la basse vingtaine. Le Parti conservateur consolide sa position.
À première vue, rien de révolutionnaire.
Mais lorsqu’on traduit ces chiffres en circonscriptions, le portrait devient beaucoup plus spectaculaire.
Le PQ peut maintenant entrevoir la majorité avec moins de 30 % des voix. La CAQ pourrait conserver autour d’un électeur sur cinq tout en voyant sa députation s’effondrer. Et le PCQ, qui n’avait fait élire personne avec 12,9 % des voix en 2022, pourrait cette fois transformer une proportion à peine supérieure du vote populaire en une véritable délégation parlementaire.
Le changement le plus important de cette campagne ne se produit donc peut-être pas au sommet du classement.
Il se produit sur la carte.
Trois sondages, presque le même portrait
Les trois plus récentes mesures sont remarquablement cohérentes.
Segma Recherche place le PQ à 29 %, la CAQ à 22 %, le PLQ à 19 %, le PCQ à 18 % et Québec solidaire à 12 %.
Pallas Data, dans un sondage réalisé le 19 septembre auprès de 1 122 adultes, donne 28 % au PQ, 22 % au PLQ, 22 % à la CAQ, 16 % au PCQ et 11 % à QS.
Enfin, Léger place le PQ à 29 %, le PLQ à 23 %, la CAQ à 20 %, le PCQ à 17 % et QS à 10 %. Son sondage a été réalisé du 18 au 21 septembre auprès de 1 001 électeurs québécois.
Les écarts existent. C’est normal. Un sondage demeure une photographie, pas une radiographie de l’âme québécoise.
Mais le tableau d’ensemble est difficile à manquer.
Le PQ oscille autour de 28 ou 29 %. Le PLQ et la CAQ se disputent la basse vingtaine. Le PCQ se maintient entre 16 et 18 %. QS tourne autour de 10 ou 11 %.
Ce n’est pas une vague.
C’est une fragmentation.
Et dans notre mode de scrutin, cette distinction peut faire toute la différence.
Le PQ avance sans avancer
Voilà probablement le paradoxe central de la campagne.
Le PQ demeure à 29 %. Il n’a pas soudainement capté 35 ou 40 % de l’électorat.
Pourtant, sa situation parlementaire s’améliore.
La raison apparaît lorsqu’on regarde au-delà du résultat provincial.
Chez les francophones, Léger place maintenant le PQ à 37 %, contre 24 % pour la CAQ. Le PCQ obtient 18 %.
Dans de nombreuses circonscriptions francophones, le PQ profite donc d’un adversaire caquiste affaibli pendant que le PLQ, le PCQ et QS se partagent une bonne partie du reste.
Qc125 résume la situation sans détour : avec seulement 29 % des intentions de vote, le PQ est désormais « aux portes de la majorité », grâce notamment à sa force chez les francophones et à la division du vote.
Depuis la nouvelle carte électorale, le Québec compte 127 circonscriptions. Il faut donc en remporter 64 pour obtenir une majorité.
Soixante-quatre sièges avec potentiellement moins de trois électeurs sur dix.
Une projection n’est évidemment pas un résultat électoral. Qc125 combine sondages, résultats antérieurs et données démographiques pour estimer ce qui se produirait si une élection avait lieu au moment de la projection.
Mais la possibilité même d’un tel résultat montre à quel point notre système peut amplifier une avance relativement modeste.
Le PQ n’a pas nécessairement besoin de gagner beaucoup plus d’électeurs.
Il peut simplement profiter du fait que ses adversaires se partagent efficacement les défaites.
La CAQ est maintenant du mauvais côté de la pente
Le changement le plus important des dernières semaines concerne probablement la CAQ.
Segma et Pallas la placent à 22 %. Léger la mesure maintenant à 20 %.
Les indicateurs personnels de Christine Fréchette se sont également détériorés.
Dans le Léger du 22 septembre, Paul St-Pierre Plamondon atteint 26 % comme chef qui ferait le meilleur premier ministre, en hausse de quatre points, tandis que Christine Fréchette recule à 19 %.
Léger mesure aussi une volonté de changement particulièrement forte : 65 % des Québécois souhaitent qu’un nouveau parti forme le gouvernement.
L’effet Fréchette, qui avait permis à la CAQ de remonter plus tôt dans la campagne, semble donc s’essouffler.
Mais son véritable problème n’est peut-être même pas son pourcentage provincial.
C’est la distribution de son vote.
Philippe J. Fournier souligne que, dans la zone où se trouve actuellement la CAQ dans son modèle, chaque point de pourcentage gagné ou perdu correspond en moyenne à environ 6,2 sièges. Il donne l’exemple d’une CAQ terminant à 20 % plutôt qu’à 23 % : la différence représenterait près de 19 sièges dans la projection.
Pourquoi une telle sensibilité?
Parce que la CAQ risque de terminer deuxième dans un grand nombre de circonscriptions.
Et notre mode de scrutin possède une caractéristique d’une brutale simplicité : terminer deuxième avec 35 % des voix rapporte exactement autant de sièges que terminer dernier avec 3 %.
Zéro.
Une formation peut donc conserver une part substantielle du vote populaire tout en voyant sa députation fondre beaucoup plus rapidement que son résultat national.
Le PCQ commence enfin à convertir ses votes en sièges
Le phénomène inverse semble se produire chez les conservateurs.
En 2022, le PCQ avait obtenu 12,9 % des suffrages sans faire élire un seul député.
Son problème n’était pas seulement son niveau d’appui.
C’était sa dispersion.
Un parti peut accumuler 15 ou 20 % dans une multitude de circonscriptions et n’en gagner aucune.
Cette fois, la situation est différente.
Le PCQ demeure à 17 % dans le dernier Léger, mais atteint 34 % dans la région métropolitaine de Québec. Plus intéressant encore, il devient le parti le plus souvent cité comme deuxième choix, à 17 %, en hausse de trois points.
Cela ne signifie évidemment pas que ces deuxièmes choix se transformeront automatiquement en votes.
Mais le résultat indique que le potentiel électoral du PCQ dépasse désormais son noyau actuel.
Surtout, son vote est devenu beaucoup plus concentré géographiquement.
C’est ce changement qui peut transformer une proportion nationale de voix à peine supérieure à celle de 2022 en une représentation parlementaire complètement différente.
Le PCQ n’a pas besoin de doubler son vote pour multiplier ses sièges.
Il doit gagner au bon endroit.
Cette distinction peut sembler triviale. Elle est pourtant fondamentale dans un scrutin uninominal.
Les électeurs conservateurs ont eu l’excellente idée, électoralement parlant, de se trouver davantage dans les mêmes circonscriptions.
Le PLQ possède son propre avantage géographique
Le Parti libéral bénéficie depuis longtemps d’une mécanique différente.
Son vote demeure fortement concentré dans plusieurs circonscriptions montréalaises, particulièrement dans l’ouest de l’île.
Il peut donc convertir relativement efficacement ses appuis en sièges sans être compétitif partout au Québec.
Nous nous retrouvons ainsi avec quatre partis dont les résultats provinciaux ne sont séparés que par une dizaine de points, mais dont la capacité à transformer ces votes en députés peut être radicalement différente.
Un parti autour de 29 % peut approcher la majorité.
Un autre autour de 22 % peut conserver une importante délégation.
Un troisième autour de 20 % peut perdre une grande partie de la sienne.
Un quatrième autour de 17 % peut soudainement commencer à gagner une série de circonscriptions.
Ce ne sont pas des erreurs de calcul.
C’est notre mode de scrutin.
Le véritable mouvement est derrière le PQ
Voilà finalement ce que racontent les trois sondages.
Le PQ ne monte presque pas.
Mais la campagne se transforme autour de lui.
La CAQ recule. Le PLQ demeure compétitif sans creuser l’écart. Le PCQ consolide son implantation régionale. Québec solidaire reste plus loin derrière.
Pendant ce temps, les indicateurs de leadership de Paul St-Pierre Plamondon progressent sans que son parti dépasse réellement les 29 %.
C’est peut-être le phénomène le plus intéressant de cette fin de campagne.
Le parti en tête n’a pas besoin d’une vague pour améliorer considérablement ses perspectives. Il lui suffit que les quatre formations derrière lui continuent de se partager le territoire et l’électorat.
Quelques points transférés entre la CAQ, le PCQ et le PLQ pourraient donc changer relativement peu le classement provincial tout en faisant basculer un nombre considérable de circonscriptions.
À ce stade-ci, demander seulement « qui est à combien? » ne suffit plus.
Il faut demander : où?
Parce que le soir du scrutin, la véritable histoire pourrait bien ne pas être le pourcentage obtenu par chacun des partis.
Ce pourrait être l’écart spectaculaire entre les votes que les Québécois auront exprimés et l’Assemblée nationale que ces votes auront produite.
Sources : Segma Recherche; Pallas Data; Léger; Qc125; Élections Québec.




