interview ofJamieson Greer by Rosemary Barton on the CBC
Vidéo de la Canadian Broadcasting Corporation
Dans une entrevue avec Rosemary Barton sur le réseau CBC le 26 août 2026, le représentant américain au commerce, Jamieson Greer conteste complètement le récit du Premier Ministre Mark Carney sur les raisons de l’échec des récentes négociations.
Le gouvernement Carney affirme essentiellement que les États-Unis ont introduit de nouvelles exigences de dernière minute, notamment concernant :
- l’industrie automobile;
- la culture et la langue françaises;
- la réglementation des médias numériques;
- la souveraineté canadienne;
- les relations commerciales du Canada avec les autres pays.
M. Greer rejette catégoriquement cette version des faits. Son argument est que les Américains n’ont pas soudainement changé les règles du jeu. Selon lui, les discussions avaient progressé sur la base de principes déjà discutés et le Canada a finalement décidé de quitter la table. Selon Greer, Washington considère que le problème n’était pas une nouvelle demande américaine, mais que le Canada demandait trop en échange de l’accès au marché américain.
1. La question de l’automobile
Ce petit litige ne joue pas en faveur de Greer qui maintient que les États-Unis n’avaient rien changé à l’entente. Le cadre aurait réduit les tarifs sur les automobiles canadiennes de 25% à 15%. Mais une question est apparue concernant les véhicules moyens et lourds.
Le Canada voulait que l’allégement tarifaire couvre également cette catégorie, notamment des camions comme les Ford F-350, F-450 et F-550 produits ou devant être produits en Ontario.
Des sources proches des négociations indiquent que le Canada a demandé cette extension dans les dernières étapes, et que les Américains ont considéré cela comme une nouvelle demande canadienne.
Mais Carney affirme que Washington avait lui-même modifié la portée de l’accord sur les véhicules, et que l’exclusion des camions lourds représentait une modification importante par rapport au cadre discuté.
L’industrie automobile canadienne confirme que la question des véhicules moyens et lourds faisait partie des derniers points de blocage.
il semble donc que les deux parties ont modifié ou précisé leurs positions dans les dernières heures.
2. La question de la souveraineté canadienne
M. Carney a accusé les États-Unis de vouloir imposer un droit de véto sur le droit du Canada de conclure des accords commerciaux avec un pays tiers (on entend la Chine dans ce cas précis) et il y a effectivement une clause dans l’ACEUM qui est pertinente et c’est la clause 32.10
Ce que dit exactement l’article 32.10
L’article porte sur les accords de libre-échange conclus avec un « pays non marchand » (non-market country). Le CUSMA définit ce dernier comme un pays que l’une des parties considère comme une économie non marchande aux fins de ses lois commerciales et avec lequel aucune des parties n’a déjà conclu d’ALE.
Le mécanisme est assez précis :
- Trois mois avant même de commencer les négociations, le pays doit informer les deux autres parties de son intention de négocier un ALE avec un pays non marchand.
- Sur demande, il doit fournir des informations sur les objectifs des négociations.
- Au plus tard 30 jours avant la signature, il doit donner aux deux autres parties la possibilité d’examiner le texte complet de l’accord.
- Et surtout, si le pays signe finalement cet ALE, les deux autres parties peuvent mettre fin au CUSMA avec un préavis de six mois et le remplacer par un accord bilatéral entre elles.
Donc, à première vue, les États-Unis seraient en droit techniquement de résilier l’ACEUM/CUSMA avec le Canada si celui-ci signe un accord de libre-échange avec un pays comme la Chine, par exemple. Simplement pour éviter que le Canada devienne une porte d’entrée pour que des produits chinois puissent entrer aux États-Unis en contournant les tarifs habituels imposés à la Chine. Mais dans l’entrevue, Greer nous dévoile quelque chose d’intéressant.
Fortress North-America
Dans l’entrevue, Greer explique comment depuis 1 an et demi la délégation Canadienne propose une forteresse Nord-Américaine qui serait, grosso modo:
un marché nord-américain davantage intégré, avec une politique commerciale coordonnée face au reste du monde.
Ça impliquerait que le Canada et les États-Unis coordonnent davantage leurs politiques commerciales avec les pays tiers. Ceci révèle une certaine contradiction.
Si Ottawa souhaite une sorte de « Fortress North America », il devient difficile de soutenir simultanément que chaque pays doit pouvoir conclure librement des accords commerciaux totalement indépendants avec le reste du monde.
Si le Canada veut se plaindre maintenant d’atteinte à sa souveraineté, on est en droit de se demander «veulent-ils vraiment une intégration plus substantielle ou non?» C’était leur idée après tout!
Mark Carney parait particulièrement mal sur celle-là.
3. La question de la culture et de la langue française
arney a affirmé que Washington avait soulevé des questions concernant notamment :
- les subventions culturelles;
- le contenu francophone;
- la découvrabilité du contenu français sur les plateformes numériques;
- certaines exigences linguistiques;
- l’étiquetage bilingue.
Ottawa a présenté ces demandes comme une intrusion inacceptable dans les politiques culturelles canadiennes.
Greer apporte toutefois une nuance importante.
Sur la « découvrabilité » du contenu français, il reconnaît que la question avait été portée à l’attention de la Maison-Blanche, mais il indique que ce n’était pas nécessairement une condition qui devait faire échouer l’ensemble de l’accord.
C’est une distinction importante.
« Les États-Unis ont soulevé le sujet » ne veut pas dire « les États-Unis ont exigé que le Canada abandonne sa politique culturelle ».
Et aujourd’hui, nous avons une confirmation particulièrement intéressante.
Le 27 août, Dominic LeBlanc a déclaré que Washington avait maintenant confirmé que les politiques canadiennes visant à promouvoir la langue française et la culture ne feraient pas l’objet de futures mesures commerciales américaines.
Il s’avère donc que les américains n’ont jamais voulu abolir les protections de la langue française. Mme Fréchette peut donc redescendre de ses grands chevaux. Washington avait bel et bien une objection commerciale à certaines mesures canadiennes de promotion du français mais ça n’a jamais été un «deal breaker».
Le meilleur accord
Selon Greer, les États-Unis avaient offert au Canada « the best deal available to any country on the planet ».
Difficile de dire si c’est vrai. Selon les informations disponibles, elle comprenait:
- réduction du tarif automobile américain vers 15 %;
- réduction de certains tarifs sur l’acier et l’aluminium;
- traitement plus favorable de certains produits;
- coopération dans les minerais critiques;
- coopération dans l’aérospatiale;
- mesures concernant le travail forcé;
- ouverture de négociations économiques nord-américaines plus larges.
Il s’agissait donc quand même d’une offre respectable qui même si elle était imparfaite, aurait de beaucoup amélioré les relations commerciales Canado-Américaines. Alors pourquoi une réaction si viscérale de la part de Mark Carney et pourquoi la rhétorique guerrière?
Je vais tenter de répondre à cette question dans mon prochain article.