
Deux débats en deux soirs. Cinq chefs. Des dizaines de slogans, d’attaques et de chiffres lancés à toute vitesse.
Et finalement, quelque chose commence à devenir clair.
Cette campagne ne porte pas simplement sur le choix entre le changement et la continuité. Presque tous les partis proposent, à des degrés divers, de changer quelque chose d’important.
La vraie question est plutôt : quel changement?
Paul St-Pierre Plamondon propose une rupture avec le cadre canadien et la création d’un Québec indépendant.
Éric Duhaime propose une rupture d’un autre genre : remettre en question une partie du modèle économique et institutionnel que nous avons bâti depuis la Révolution tranquille et que nous traitons depuis longtemps comme une vache sacrée.
Ruba Ghazal est elle aussi indépendantiste, mais veut profiter de cette rupture pour renforcer considérablement les services publics, la redistribution et l’intervention de l’État.
Charles Milliard veut surtout moderniser la machine existante.
Christine Fréchette, enfin, doit convaincre les Québécois que la continuité caquiste peut produire des résultats différents de ceux des huit dernières années.
C’est ce que le deuxième débat, présenté pendant 90 minutes sur Noovo et Crave, a permis de mieux distinguer. Son format de courts duels était parfois étourdissant, mais il avait une qualité : lorsqu’un politicien n’a que quelques secondes pour répondre, il revient assez rapidement à ses idées fondamentales.
Duhaime a retenu la leçon
Ma première impression mercredi soir a été qu’Éric Duhaime n’avait pas répété plusieurs des erreurs de la veille.
Au Face-à-Face, certaines de ses formulations avaient parfois réussi l’exploit de devenir plus importantes que l’argument qu’il essayait de faire. Mercredi, il était plus discipliné et revenait davantage à ses thèmes : bureaucratie, taille de l’État, fiscalité, concurrence et efficacité. Même l’analyse de TVA a relevé sa capacité à imposer la bureaucratie et la taille de l’État dans les échanges.
L’échange avec PSPP sur la santé l’illustre bien.
PSPP lui a lancé qu’« un médecin au privé ne crée pas un médecin de plus ». Duhaime a répondu que le privé pouvait être plus efficace.
Les deux ne répondaient pas exactement à la même question.
PSPP parlait du nombre de médecins.
Duhaime parlait de la quantité de soins qu’on peut produire avec les médecins disponibles.
Si un médecin peut traiter davantage de patients dans une organisation que dans une autre, le nombre de médecins n’a pas changé, mais la capacité réelle du système, oui.
Cela ne prouve évidemment pas que le privé sera nécessairement plus efficace. Ça se mesure. Mais voilà justement le débat qu’on devrait avoir plutôt que d’opposer automatiquement « public » et « privé » comme s’il n’existait rien entre notre modèle et celui des États-Unis.
Mais le changement le plus important chez Duhaime n’est pas dans la forme. Il est dans l’ampleur de ce qu’il propose.
Le PCQ décrit maintenant explicitement le modèle québécois comme étant « à bout de souffle » et affirme qu’il faut le rebâtir en s’attaquant notamment au gaspillage, aux subventions, à la réglementation, à la centralisation et à la pression fiscale.
Duhaime ne propose donc pas simplement de mieux gérer le modèle existant.
Il propose d’en changer une partie des fondements.
Son projet autonomiste demeure par ailleurs explicitement canadien. Le programme du PCQ parle d’un Québec « autonome, fort, au sein de la Confédération canadienne », et Duhaime présente lui-même son projet comme une recherche d’une autonomie accrue du Québec à l’intérieur de la fédération.
Voilà ce qui distingue profondément son projet de celui du PQ.
PSPP propose aux Québécois de changer de pays.
Duhaime leur propose de relever le défi de construire un Québec qu’il veut plus prospère au sein du Canada, en changeant une partie du modèle selon lequel le Québec fonctionne.
On peut contester son diagnostic ou les moyens proposés.
Mais ce n’est pas un petit ajustement comptable.
L’un veut changer le cadre national. L’autre veut changer le modèle.
C’est pas rien.
Fréchette : détourner le regard du rétroviseur
Christine Fréchette a choisi une stratégie assez différente.
Le mot de la soirée était : référendum.
Dès les premières minutes, elle a cherché à associer le projet souverainiste de PSPP à l’incertitude. Elle y est revenue même lorsqu’elle débattait avec Charles Milliard des finances publiques, au point où le caractère répétitif de la stratégie a été relevé dans plusieurs comptes rendus du débat.
La logique est facile à comprendre.
Ses adversaires veulent poser la question :
Quel bilan faites-vous de huit années de gouvernement caquiste?
Fréchette préférerait poser celle-ci :
Dans un monde instable, voulez-vous vraiment ajouter un référendum à Trump, aux tarifs et à l’incertitude économique?
Ce cadrage ne sort d’ailleurs pas de nulle part. Le cadre financier de la CAQ commence précisément en invoquant « l’incertitude économique », la guerre tarifaire et un contexte géopolitique « instable et imprévisible ».
C’est une stratégie cohérente : déplacer la question électorale du bilan passé vers les risques futurs.
Le problème, c’est qu’un bilan ne disparaît pas simplement parce qu’on prononce assez souvent le mot « référendum ».
SAAQclic existe toujours. Northvolt aussi. Les ratés informatiques en santé, l’itinérance et l’état des services publics ont continué d’être utilisés par les adversaires de Fréchette pour ramener la discussion vers les années de pouvoir de la CAQ. Les comptes rendus du débat constatent précisément ce retour du bilan caquiste dans les échanges.
Après huit ans au pouvoir, la CAQ ne peut plus faire campagne comme si elle arrivait de l’extérieur pour réparer le système.
Fréchette cherche donc à déplacer l’élection du rétroviseur vers le pare-brise.
C’est politiquement compréhensible.
Mais les électeurs savent encore tourner la tête.
PSPP : cette fois, la cible était clairement identifiée
Au deuxième débat, PSPP s’est retrouvé beaucoup plus directement attaqué sur la question référendaire.
Fréchette a concentré une bonne partie de son offensive sur cet enjeu. Charles Milliard s’y est également mis, allant même jusqu’à associer la perspective référendaire à l’anxiété des jeunes. PSPP a généralement répondu en retournant l’argument de stabilité contre le gouvernement sortant.
Son argument revient essentiellement à ceci :
Vous voulez parler de l’incertitude de ce que je pourrais faire demain? Parlons également des résultats de ce que vous avez fait hier.
Mais il ne faut pas non plus minimiser la portée du projet péquiste.
Le PQ ne propose pas simplement un changement de gouvernement. Son Livre bleu décrit explicitement la séquence envisagée : élection d’un gouvernement péquiste, puis victoire du Oui lors d’un référendum et création d’un Québec indépendant.
C’est une rupture majeure.
Mais elle se situe sur un axe différent de celle proposée par Duhaime.
PSPP considère que le cadre canadien empêche le Québec de disposer de tous les leviers nécessaires à son développement.
Duhaime considère plutôt qu’une partie du modèle économique et institutionnel québécois lui-même nuit à sa prospérité.
Ce sont deux critiques différentes du statu quo.
Et probablement deux des projets de rupture les plus importants de la campagne.
Ghazal : renforcer le modèle plutôt que le remettre en question
Ruba Ghazal représente presque le miroir idéologique de Duhaime sur le rôle de l’État.
Québec solidaire ne diagnostique pas principalement un État québécois trop gros.
Il voit plutôt des services publics insuffisamment financés, des inégalités trop grandes et une richesse qui devrait être davantage mobilisée collectivement.
Le parti propose notamment de taxer les patrimoines dépassant 25 millions de dollars et estime pouvoir aller chercher ainsi 5 milliards de dollars par année pour financer notamment les écoles, le logement social et d’autres services publics. C’est QS lui-même qui présente la mesure comme un moyen de « réparer nos services publics ».
La logique est presque exactement l’inverse de celle du PCQ.
Duhaime regarde un État qui prélève énormément, dépense énormément et produit selon lui trop peu, et conclut qu’il faut remettre le modèle en question.
Ghazal regarde des services qui fonctionnent mal et conclut qu’il faut leur donner davantage de moyens.
Voilà probablement le clivage économique le plus profond de cette campagne.
Et il faut ajouter une nuance importante : Québec solidaire est également indépendantiste.
Mais son projet d’indépendance n’est pas celui du PQ. QS propose de lancer une assemblée constituante et lie explicitement la création d’un pays à une transformation sociale, écologique et redistributive beaucoup plus large.
Autrement dit, Ghazal ne veut pas seulement renforcer le modèle québécois actuel.
Elle veut également utiliser l’indépendance pour en construire une version beaucoup plus interventionniste.
Cela mène à une question que j’aimerais entendre poser clairement :
À partir de quelle taille l’État québécois serait-il suffisamment gros?
Et, pour être cohérent, il faut retourner la question à Duhaime :
Jusqu’où faudrait-il le réduire?
Au moins, on saurait où chacun veut nous amener, plutôt que de discuter éternellement de la direction du prochain pas.
Milliard : réparer la machine
Charles Milliard a mieux défini son terrain mercredi.
Il semble vouloir occuper celui de la gestion et de la modernisation.
Le PLQ reconnaît lui-même que l’appareil public s’est alourdi et propose davantage d’autonomie pour les employés, moins de dédoublements et moins de processus administratifs. Le parti estime que sa réforme pourrait produire environ 1,7 milliard de dollars d’économies récurrentes à terme.
Ce n’est donc pas exactement le statu quo.
Mais ce n’est pas non plus une remise en question du modèle comme celle que propose Duhaime.
Milliard veut surtout réparer et moderniser la machine existante.
Sa position sur le troisième lien résume assez bien cette prudence.
Il ne veut plus commander de nouvelles études, contrairement à ce qu’il avait d’abord laissé entendre. Il souhaite plutôt prendre connaissance de l’ensemble des travaux déjà réalisés avant de prendre un engagement ferme.
Pris isolément, c’est parfaitement défendable.
Mais après des décennies d’études sur les liens Québec-Lévis et presque dix ans de tergiversations dans le cycle politique actuel, cette prudence l’expose inévitablement à une question :
À quel moment considère-t-on qu’on en sait assez pour prendre une décision?
La politique demande parfois davantage que de lire le dossier.
À un moment donné, il faut fermer le cartable.
Le véritable débat : que fait-on du modèle québécois?
Après deux débats, je crois que c’est là que se trouve une des grandes questions de cette élection.
Pas simplement souverainisme contre fédéralisme.
Pas simplement gauche contre droite.
Pas même changement contre continuité.
La question devient :
Que faisons-nous du modèle québécois?
Fréchette veut essentiellement le poursuivre en corrigeant ses erreurs.
Milliard veut le moderniser et mieux le gérer.
Duhaime veut remettre plusieurs de ses fondements en question pour construire un Québec moins taxé, moins réglementé, plus décentralisé et davantage ouvert aux mécanismes de marché.
PSPP veut conserver une bonne partie des institutions économiques et sociales québécoises, mais les placer dans un État souverain disposant de tous ses leviers.
Ghazal veut elle aussi l’indépendance, mais pour construire un État plus redistributif, plus interventionniste et davantage centré sur les services publics.
Voilà cinq directions beaucoup plus différentes que ce que laissent croire les slogans.
Plus d’État, moins d’État ou un autre État?
Cette question traverse pratiquement tous les grands dossiers.
En santé, faut-il principalement renforcer le réseau public existant ou ouvrir davantage la prestation à d’autres fournisseurs?
En éducation, manque-t-il surtout d’argent ou d’autonomie, d’organisation et de responsabilisation?
En logement, faut-il intervenir davantage sur les prix et la construction ou éliminer davantage les obstacles qui empêchent l’offre d’augmenter?
En finances publiques, l’État québécois manque-t-il de revenus ou souffre-t-il d’abord d’un problème de dépenses, de structures et de rendement?
Ces questions peuvent sembler techniques.
Elles sont en réalité profondément philosophiques.
Elles concernent ce qu’on attend de l’État, ce qu’on attend des individus, ce qu’on croit que le marché peut accomplir et ce qu’on pense que le gouvernement doit faire à sa place.
Et elles expliquent pourquoi Ghazal et Duhaime se trouvent aussi éloignés l’un de l’autre sur l’axe économique.
Ils ne se disputent pas seulement sur le montant d’un budget.
Ils ne s’entendent même pas sur la nature du problème à résoudre.
Après deux débats, les choix deviennent plus clairs
Le premier débat avait surtout révélé les vulnérabilités des chefs.
Le deuxième a davantage permis de voir la direction qu’ils veulent donner au Québec.
Duhaime a resserré son message et a présenté plus clairement une remise en question substantielle du modèle québécois, combinée à une autonomie accrue à l’intérieur du Canada.
PSPP a dû défendre plus directement une autre rupture : celle de l’indépendance.
Ghazal a confirmé un projet également indépendantiste, mais associé à un renforcement marqué des services publics, de la redistribution et de l’intervention de l’État.
Milliard a davantage défini un projet de modernisation et de meilleure gestion de l’État.
Fréchette, enfin, mise sur la stabilité dans un monde qu’elle décrit comme incertain et demande aux Québécois de croire qu’une nouvelle direction caquiste peut corriger les erreurs des huit dernières années.
Il reste encore un débat.
Mais après deux soirées, la campagne commence enfin à dépasser les personnalités.
On commence à discuter de quelque chose de beaucoup plus fondamental :
quel Québec voulons-nous construire, et avec quel modèle?





J’aime vos observations.
Je vous laisse mes constats, qui selon moi seraient gagnants. À tout le moins, un peu plus efficace pour nos services publics (tous paliers confondus).
1) L’usage de l’informatique devait transformer nos organisations. On a eu des gains assurément (base de données, courriels, Word, Excel, Autocad, rapports d’impôt numériques …). Aujourd’hui, il y a trop de dérapages informatiques, du fait que pour certaines firmes c’est très payant les milliards d’honoraires qu’ils engrangent. Et les donneurs de mandats, n’ont pas les compétences et connaissances requises pour diriger ces gros contrats, et ces outils numériques. Qui sont majoritairement mal programmés, hyper lourds et hyper coûteux. Pour le vivre au quotidien, les fameux tableaux de bord pour le suivi (exemple Christian Dubé), sont biaisés. Les gestionnaires n’ont pas intérêt à mettre des indicateurs jaunes et rouges. Alors les décisions prisent ne sont pas les bonnes, si elles s’appuient de mauvaises données. C’est devenu un cancer les Power BI.
2) Parmi le grand nombre de fonctionnaires, plusieurs devraient être affectés dans des ministères ou organismes (CHSLD, CLSC, SQ…), afin de donner une force de frappe pour augmenter l’offre de services publics directement sur le plancher des vaches.
3) Je n’ai absoluement rien contre les universités et les gradués. On a grand besoin de savoirs. Mais on a trop de cols blancs dans la fonction publique. Exemple: un architecte qui donne des mandats d’architectures à des cabinets d’architectes. Autre exemple: des milliers de gens en TI, alors que ça va de plus en plus mal (SAAQclic, Phénix,etc.).
4) Il y a certainement des dépenses inutiles. Donc, ceux qui proposent des coupes, je suis certain qu’on peut gérer bcp plus serré.
C’est ce qui rend l’offre du PCQ intéressante. L’état accapare beaucoup trop de la richesse produite au Québec. Les coupes qu’ils proposent (environ 5% des dépenses/an) n’affectent que la bureaucratie et non les premières lignes et sont tout à fait crédibles. 5%/ab est loin d’être un démantèlement comme Christine Fréchette le prétend.
Est-ce que l’on pourrait remettre à l’ordre du jour la célèbre phrase de l’honnorable J F Kennedy: » On ne doit pas dire qu’est-ce que l’état peut faire pour nous, mais qu’est-ce que nous pouvons faire pour l’état. »
En santé on suggère souvent la Suède pour modèle, je vous propose un article de Fraser Institute reçu le 19/9/26:
https://www.fraserinstitute.org/studies/beyond-public-private-divide-what-sweden-can-teach-canada-about-health-care-reform?utm_source=Fraser-Institute-Enews&utm_campaign=Beyond-Public-Private-Divide-What-Sweden-Can-Teach-Canada&utm_medium=Fraser_Update&utm_content=Learn_More&utm_term=700
La Suède et le Canada dépensent des montants similaires pour les soins de santé universels, mais la Suède surpasse constamment le Canada – Pourquoi? Ils ont deux fois plus de médecins que nous.