
On attribue souvent à Winston Churchill cette boutade:
« Le meilleur argument contre la démocratie est une conversation de cinq minutes avec l’électeur moyen. »
Dommage pour la légende: Churchill ne semble jamais l’avoir dite. L’International Churchill Society classe explicitement cette phrase parmi les citations qui lui sont faussement attribuées.
Mais après avoir regardé un vox pop de Guy Nantel, on pourrait être pardonné d’avoir envie de la recycler.
Ou, mieux encore, de la mettre au goût du Québec:
Le meilleur argument contre la démocratie, c’est peut-être un vox pop de Guy Nantel.
Sept minutes qui font réfléchir
Guy Nantel est retourné dans la rue cette semaine pour tester les connaissances politiques de Québécois en pleine campagne électorale.
Comme à son habitude, il pose des questions relativement simples et laisse ses interlocuteurs fournir eux-mêmes le matériel comique.
On rit.
Puis, après quelques minutes, le rire devient légèrement inconfortable.
Parce que toutes ces personnes ont quelque chose en commun avec vous et moi: le jour du scrutin, leur bulletin de vote vaut exactement le même nombre de voix.
Avant de sortir les fourches et d’abolir le suffrage universel, une précision s’impose.
Un vox pop de Guy Nantel n’est évidemment pas un sondage scientifique. Son métier consiste à faire rire, pas à constituer un échantillon représentatif de la population québécoise. Les bonnes réponses font rarement les meilleurs extraits.
Il serait donc absurde de juger l’ensemble de l’électorat à partir de quelques minutes de montage.
Mais son vox pop met tout de même le doigt, volontairement ou non, sur un véritable problème de la démocratie moderne:
il faut énormément de connaissances pour voter de façon réellement informée sur tout ce que nos gouvernements prétendent administrer.
Peut-on vraiment demander à tout le monde de tout savoir?
Prenons simplement le Québec.
Pour faire un choix parfaitement éclairé lors d’une élection, il faudrait idéalement comprendre les propositions des partis concernant la santé, l’éducation, le logement, les transports, l’énergie, les impôts, la dette publique, l’environnement, l’immigration, le développement économique, les relations avec Ottawa et probablement une douzaine d’autres sujets.
Il faudrait ensuite comprendre les conséquences possibles de ces politiques.
Combien coûteront-elles?
Qui les paiera?
Quels comportements modifieront-elles?
Quels seront leurs effets de second ordre?
Les projections budgétaires sont-elles réalistes?
Les gouvernements possèdent-ils même l’information nécessaire pour produire les résultats qu’ils promettent?
Bonne chance.
La majorité des citoyens ont un emploi, une famille, des factures, des loisirs et probablement mieux à faire de leurs soirées que de comparer trois cadres financiers de 150 pages.
Et contrairement à ce que notre instinct pourrait suggérer, ce comportement n’est pas nécessairement irrationnel.
L’ignorance rationnelle
L’économiste Anthony Downs a formalisé une partie de ce problème dans An Economic Theory of Democracy, publié en 1957.
Acquérir de l’information politique coûte quelque chose. Pas nécessairement en argent, mais en temps et en effort.
Il faut lire, comparer, vérifier les affirmations, comprendre les enjeux et parfois apprendre suffisamment d’économie ou de droit constitutionnel pour distinguer une politique plausible d’une promesse électorale joliment emballée.
Pendant ce temps, la probabilité que votre vote individuel détermine à lui seul le résultat d’une élection est minuscule.
Il peut donc être rationnel, pour l’individu, de ne pas investir énormément de temps pour devenir parfaitement informé.
Autrement dit, notre électeur qui ne connaît pas tous les dossiers n’est pas nécessairement stupide.
Il répond à des incitatifs.
Et c’est ici que le problème devient plus intéressant.
La mauvaise solution
Devant ce constat, on pourrait être tenté de dire:
« Très bien. Faisons passer un examen avant de permettre aux gens de voter. »
Après tout, il faut réussir un examen pour conduire une voiture. Pourquoi pas pour choisir un gouvernement?
Le problème apparaît immédiatement.
Qui rédige l’examen?
Quel niveau de connaissance faut-il posséder?
Doit-on connaître la Constitution? L’économie? L’histoire? Les compétences fédérales et provinciales?
Et surtout: qui contrôle ceux qui décident quelles réponses sont suffisamment bonnes pour vous accorder le droit de participer à une élection?
On ne règle pas nécessairement un problème de concentration du pouvoir en donnant à quelqu’un un nouveau pouvoir: celui de décider qui peut voter.
Il existe pourtant une autre façon d’aborder la question.
Au lieu de demander:
Comment pouvons-nous rendre chaque électeur suffisamment compétent pour choisir ceux qui administreront presque tous les aspects de la société?
Nous pourrions demander:
Pourquoi faut-il prendre autant de décisions collectivement?
Peut-être demandons-nous trop à l’électeur
Voilà le paradoxe.
Plus le domaine d’action de l’État s’étend, plus augmente le nombre de sujets sur lesquels un électeur devrait être informé pour exercer son droit de vote de manière véritablement éclairée.
Et plus les décisions sont concentrées entre les mains du gouvernement, plus les conséquences possibles d’une mauvaise décision électorale deviennent importantes.
Si le gouvernement décide peu de choses, l’ignorance politique a des conséquences relativement limitées.
S’il intervient dans la santé, l’éducation, les transports, l’énergie, les retraites, la fiscalité, le logement et une part croissante de l’activité économique, les conséquences possibles des choix politiques s’étendent avec lui.
On pourrait résumer le problème ainsi:
Ignorance politique × pouvoir politique = risque collectif.
Nous pouvons certainement essayer de réduire le premier facteur.
Une meilleure éducation civique serait utile. Une meilleure information aussi.
Mais il existe des limites évidentes à ce qu’on peut raisonnablement exiger du citoyen moyen.
Ce constat conduit à s’interroger sur l’autre variable de l’équation:
la quantité de pouvoir détenue par ceux que nous élisons.
Le problème de la connaissance
Friedrich Hayek abordait un problème connexe dans son célèbre article de 1945, The Use of Knowledge in Society.
Son argument n’était pas que les fonctionnaires seraient stupides ou mal intentionnés.
Il était beaucoup plus fondamental.
L’information nécessaire au fonctionnement d’une société complexe n’existe jamais au complet dans un seul cerveau ou une seule organisation. Elle est dispersée entre des millions d’individus, chacun possédant une petite partie de l’information pertinente à sa propre situation.
Voilà pourquoi Hayek accordait tant d’importance aux mécanismes décentralisés.
Le propriétaire d’une petite entreprise connaît des choses sur son entreprise que le ministre de l’Économie ne connaîtra jamais.
Une infirmière connaît certains problèmes de son unité que le ministre de la Santé ne verra jamais dans ses tableaux Excel.
Un parent connaît son enfant mieux que le ministère de l’Éducation.
Un consommateur connaît mieux qu’un comité gouvernemental les priorités particulières de sa propre famille.
Aucun planificateur, aussi brillant soit-il, ne peut réunir toute cette information dans un bureau à Québec.
Voilà donc une première ironie.
Le problème n’est pas seulement que l’électeur ne peut pas tout savoir. Le gouvernement non plus ne peut pas tout savoir.
Les politiciens sont humains eux aussi
À ce problème de connaissance s’ajoute celui des incitatifs.
C’est ici que la théorie du choix public, associée notamment à James Buchanan et Gordon Tullock, devient particulièrement intéressante.
Buchanan parlait de la politique « sans romance ».
L’idée est remarquablement simple: pourquoi supposer que les êtres humains cessent soudainement de répondre à leurs intérêts et à leurs incitatifs lorsqu’ils entrent dans l’isoloir, dans une bureaucratie ou au Parlement?
L’électeur répond à des incitatifs.
Le fonctionnaire aussi.
Et le politicien également.
Thomas Sowell résumait brutalement cette réalité: pour comprendre la politique, écrivait-il, il faut comprendre que les deux premières préoccupations du politicien sont de se faire élire et de se faire réélire. Le reste arrive loin derrière.
Cela ne signifie pas que tous les politiciens soient corrompus ou mal intentionnés.
Un politicien qui ignore complètement les considérations électorales risque simplement de ne plus être politicien très longtemps.
De même, une administration peut avoir intérêt à défendre son budget, son mandat ou ses effectifs.
Un groupe d’intérêt qui espère obtenir un avantage de plusieurs millions de dollars possède énormément d’incitation à faire pression sur le gouvernement. Chacun des millions de contribuables qui en partageront le coût possède individuellement beaucoup moins d’incitation à consacrer plusieurs heures à combattre cette mesure.
Le choix public ne demande donc pas de croire que les gens deviennent mauvais lorsqu’ils entrent en politique.
Il demande quelque chose de beaucoup moins spectaculaire:
supposons simplement qu’ils demeurent humains.
Les mauvaises politiques ne nécessitent alors ni complot ni méchanceté extraordinaire.
Les incitatifs peuvent suffire.
Ce qui n’est pas nécessairement plus rassurant.
Une autre façon de penser le problème
On peut répondre à l’ignorance politique de plusieurs façons.
On peut améliorer l’éducation civique.
On peut souhaiter une information médiatique de meilleure qualité.
On peut demander aux citoyens de consacrer davantage d’efforts à comprendre les enjeux.
Et on peut aussi examiner la conception même de nos institutions: décentralisation des décisions, subsidiarité, séparation des pouvoirs, limites constitutionnelles et répartition des responsabilités entre différents ordres de gouvernement.
Ces mécanismes ne font pas disparaître les erreurs politiques. Ils cherchent plutôt à limiter la portée que peut avoir une seule erreur et à rapprocher certaines décisions des personnes qui possèdent l’information pertinente ou qui en subiront directement les conséquences.
Cela conduit à une distinction importante:
la démocratie et l’étendue du pouvoir politique sont deux questions différentes.
On peut défendre le suffrage universel tout en débattant vigoureusement de ce que la majorité, ou le gouvernement qu’elle choisit, devrait avoir le pouvoir de décider.
Revenons à Guy Nantel
Nous pouvons souhaiter que les citoyens soient mieux informés.
Nous pouvons enseigner davantage l’histoire, l’économie et le fonctionnement de nos institutions.
Nous pouvons demander aux médias de mieux informer.
Nous pouvons demander aux électeurs de faire leurs devoirs avant d’entrer dans l’isoloir.
Tout cela peut améliorer les choses.
Mais nous ne transformerons jamais huit millions de Québécois en spécialistes des politiques publiques.
Et c’est ici que le vox pop de Guy Nantel cesse d’être seulement drôle.
Au départ, il semble nous montrer un problème d’électeurs mal informés.
Mais peut-être pose-t-il involontairement une question beaucoup plus intéressante.
Si une mauvaise décision électorale peut déterminer un nombre toujours plus grand d’aspects de la vie des citoyens, le problème n’est peut-être pas seulement que certains électeurs connaissent mal leurs dossiers.
Il faut également s’interroger sur l’étendue du pouvoir confié à ceux qu’ils élisent.
Après quelques minutes à écouter certaines réponses dans le vox pop de Nantel, on pourrait être tenté de conclure que certains électeurs sont dangereux avec un bulletin de vote entre les mains.
Je préfère retourner la proposition.
Si les politiciens avaient moins de pouvoir, les électeurs seraient moins dangereux avec un bulletin de vote entre les mains.




