
Son cadre financier passe un premier test sérieux

Lorsqu’un parti qui n’a jamais gouverné promet simultanément de réduire les impôts, de diminuer les dépenses de l’État et de revenir à l’équilibre budgétaire, une certaine méfiance est de mise.
Après tout, les campagnes électorales sont cette période merveilleuse où les politiciens découvrent soudainement qu’il est possible de donner davantage à tout le monde tout en demandant moins à chacun.
Le Parti conservateur du Québec avait donc un défi particulier à relever avec son cadre financier. Il ne suffisait pas à Éric Duhaime et Adrien Pouliot de démontrer que leurs politiques étaient souhaitables. Ils devaient démontrer que leurs chiffres tenaient debout.
Le défi est d’autant plus important que le PCQ cherche à convaincre les Québécois qu’il constitue non seulement un parti d’opposition crédible, mais une véritable alternative de gouvernement.
Son cadre financier constitue à cet égard un premier test sérieux.
Nous avons donc décidé de faire quelque chose de très simple : essayer de le casser.
Et le résultat mérite qu’on s’y attarde.
Une préférence politique n’est pas une preuve économique
Mettons d’abord cartes sur table.
Plusieurs orientations économiques du PCQ sont plus proches de mes propres convictions que celles de la Coalition avenir Québec. Je suis favorable à une réduction du poids de l’État, à des impôts moins élevés, à moins de subventions aux entreprises et à une réduction du fardeau réglementaire.
Il serait donc particulièrement facile pour moi de lire le cadre financier du PCQ avec beaucoup de bienveillance.
Ce serait aussi une excellente façon de produire une analyse sans grande valeur.
Nous avons plutôt fait l’inverse.
Nous avons cherché ses hypothèses les plus fragiles, remonté aux études invoquées, examiné les risques de double comptage et volontairement réduit certains gains anticipés afin de voir ce qui arriverait au résultat budgétaire.
Puisque nous étions susceptibles d’être d’accord avec la conclusion, nous avons essayé de la réfuter.
La différence n’est pas le nombre de pages
Le contraste avec la CAQ apparaît immédiatement.
Le cadre financier du PCQ compte 84 pages, celui de la CAQ seulement quatre.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un document de 84 pages est automatiquement supérieur. Nos gouvernements ont depuis longtemps démontré leur remarquable capacité à remplir des centaines de pages sans nécessairement augmenter la quantité d’information utile.
La différence importante est ailleurs : l’auditabilité.
Le cadre du PCQ expose ses principales hypothèses, ses calculs, ses sources, ses précédents historiques et même plusieurs des objections qui pourraient être formulées contre ses propres projections.
On peut donc remonter du résultat jusqu’aux hypothèses et demander : est-ce raisonnable?
C’est précisément ce que nous avons fait.
Les deux partis partent essentiellement du même endroit : le Rapport préélectoral du ministère des Finances et son simulateur. Les deux visent également un retour à l’équilibre budgétaire en 2029-2030.
Ensuite, leurs chemins divergent considérablement.
Une tentative de transformer le modèle québécois
Le PCQ ne propose pas quelques ajustements à la marge.
Il propose notamment d’importantes réductions de l’impôt des particuliers et des entreprises, l’élimination de nombreuses subventions et dépenses fiscales aux entreprises, l’abolition du Fonds d’électrification et de changements climatiques, la sortie du marché du carbone, une réduction des effectifs administratifs par attrition, un examen des programmes gouvernementaux, une transformation numérique de l’État, une importante déréglementation et une ouverture beaucoup plus grande au commerce interprovincial.
Ce n’est pas une modification marginale du modèle actuel.
C’est une tentative de le transformer.
Malgré les réductions fiscales proposées, le cadre prévoit un déficit de 8,54 milliards en 2026-2027, de 5,35 milliards en 2027-2028 et d’environ 1 milliard en 2028-2029, avant un léger surplus de 336 millions en 2029-2030 et de 1,89 milliard l’année suivante.
Le PCQ ne prétend donc pas pouvoir éliminer instantanément le déficit.
Plus important encore, il maintient les versements au Fonds des générations, conserve les provisions pour éventualités et n’inscrit aucun mystérieux « écart à résorber » à la fin de son exercice.
Mais tout cela ne vaut que si les hypothèses tiennent.
Alors attaquons-les.
Les économies directement contrôlables résistent plutôt bien
Nous nous attendions notamment à trouver des hypothèses agressives dans les réductions de dépenses.
Ce n’est généralement pas ce que nous avons trouvé.
L’élimination de nombreuses aides et dépenses fiscales aux entreprises repose essentiellement sur des programmes, crédits et mesures existants. Il ne s’agit pas de croissance future hypothétique : ce sont des aides, programmes et dépenses fiscales que le gouvernement propose d’abolir ou de réduire.
L’examen des programmes résiste également assez bien.
À maturité, le PCQ cherche environ 1,6 milliard d’économies annuelles dans l’ensemble des dépenses de portefeuille, soit moins de 1 % de celles-ci. Le cadre compare notamment cet objectif à des exercices antérieurs de révision des programmes.
L’hypothèse n’est donc pas particulièrement extravagante.
L’attrition dans la fonction publique est elle aussi mieux documentée qu’on pourrait le croire. Le cadre présente plusieurs scénarios, protège les employés de première ligne et reconnaît explicitement les risques liés aux heures supplémentaires, aux consultants et à l’externalisation.
Le PCQ retient même une économie inférieure à celle produite par certains de ses propres scénarios.
Tout cela pourrait évidemment échouer à l’exécution. Identifier une économie sur papier et réussir politiquement à supprimer la dépense sont deux choses différentes.
Mais les ordres de grandeur sont défendables.
L’intelligence artificielle demande davantage de prudence
Nous sommes moins convaincus par les 3,45 milliards d’économies cumulées attribuées à la modernisation numérique et à l’intelligence artificielle.
Il est parfaitement plausible que l’automatisation et l’IA améliorent la productivité administrative.
Mais améliorer la productivité et réduire les dépenses gouvernementales ne sont pas exactement la même chose.
Si un fonctionnaire économise 10 % de son temps grâce à un nouvel outil, le gouvernement peut traiter davantage de dossiers, réduire les délais ou diminuer les ressources nécessaires.
Seule la dernière option produit directement une économie budgétaire.
Le chiffre du PCQ demeure plausible en ordre de grandeur, mais il est moins solidement dérivé d’une base de coûts québécoise que plusieurs autres éléments du cadre.
Pouliot prévoit d’ailleurs une montée graduelle, la première phase servant notamment à établir l’inventaire des processus et à identifier les gains possibles.
C’est donc davantage une cible raisonnable qu’une économie démontrée.
Le véritable talon d’Achille : les effets dynamiques
C’est lorsque nous arrivons aux effets de la déréglementation et du commerce interprovincial que le risque augmente considérablement.
Le PCQ prévoit 13,69 milliards de recettes cumulées supplémentaires provenant de la déréglementation et 6,827 milliards de l’ouverture du commerce intérieur.
Contrairement à ce qu’on pourrait soupçonner, ces chiffres reposent sur des études identifiables et une méthode de calcul explicitée dans le cadre. Cela ne signifie évidemment pas que les résultats se matérialiseront nécessairement.
Et l’idée générale voulant que l’accumulation réglementaire puisse peser sur l’activité économique dispose d’appuis indépendants. Une étude de Statistique Canada sur l’accumulation réglementaire a associé l’augmentation des exigences réglementaires entre 2006 et 2021 à une réduction cumulative de 1,7 point de la croissance du PIB du secteur des entreprises, ainsi qu’à une baisse de l’investissement. Les auteurs préviennent toutefois qu’il ne s’agit pas d’une analyse coûts-bénéfices complète de la réglementation.
Même constat pour le commerce intérieur. Le Fonds monétaire international estime que l’élimination complète des barrières intérieures non géographiques pourrait relever le PIB réel canadien de près de 7 % à long terme, soit environ 210 milliards de dollars. Il s’agit toutefois d’un scénario de libéralisation complète à l’échelle canadienne, et non d’une prévision de ce qu’un gouvernement québécois pourrait obtenir seul pendant un mandat.
La question n’est donc pas vraiment :
Ces réformes peuvent-elles augmenter la croissance?
La réponse est vraisemblablement oui.
La question beaucoup plus difficile est :
De combien, et surtout à quelle vitesse?
C’est là que le cadre devient optimiste.
Une bonne partie des gains anticipés doit apparaître pendant le premier mandat pour permettre au PCQ d’atteindre l’équilibre selon son calendrier.
Il existe également un risque plus subtil : certains effets dynamiques peuvent se chevaucher.
Une entreprise bénéficiant simultanément d’une baisse d’impôt, d’une déréglementation et d’un meilleur accès au marché canadien ne produit pas nécessairement trois effets économiques complètement indépendants. Le cadre reconnaît certains risques de double comptage et apporte des ajustements, mais aucune projection de cette nature ne peut éliminer complètement cette incertitude.
C’est ici que se trouve la principale vulnérabilité du plan.
Nous avons donc stressé les chiffres
Nous avons volontairement réduit certaines hypothèses du PCQ.
Pas parce que nous croyons connaître les « bonnes » valeurs. Nous ne les connaissons pas.
Il s’agit simplement de tests de sensibilité, destinés à mesurer à quel point le résultat dépend des hypothèses.
Dans un premier test, nous n’accordons que 75 % des gains anticipés de déréglementation et de commerce intérieur, seulement la moitié de la récupération dynamique attribuée à la baisse de l’impôt des sociétés et 75 % des économies numériques et de revue des programmes.
Le résultat change considérablement.
Le surplus prévu de 336 millions en 2029-2030 devient un déficit d’environ 3,1 milliards.
Celui de 1,89 milliard en 2030-2031 devient un déficit d’environ 2,2 milliards.
Nous avons ensuite appliqué un test beaucoup plus sévère : seulement 50 % des deux grands gains structurels, aucune récupération dynamique de l’impôt des sociétés et seulement la moitié des économies numériques et de revue des programmes.
Le déficit atteindrait alors environ 6,25 milliards en 2030-2031.
Ces scénarios ne sont pas des prévisions.
Ils démontrent simplement une chose importante :
le retour à l’équilibre du PCQ est sensible à la rapidité avec laquelle ses réformes produiront leurs effets économiques.
336 millions : une marge très mince
L’année 2029-2030 est particulièrement révélatrice.
Le PCQ prévoit cette année-là un surplus de seulement 336 millions.
Or, ses recettes supplémentaires attribuables à la déréglementation et au commerce intérieur atteignent à elles seules environ 6,57 milliards.
Toutes choses étant égales par ailleurs, environ 95 % de ces deux gains doivent donc se réaliser pour préserver l’équilibre cette année-là.
Voilà probablement la critique la plus sérieuse qu’on puisse adresser au cadre.
Pouliot présente un scénario économique plausible.
Mais il dispose de très peu de marge pour avoir tort sur le calendrier.
En 2030-2031, la situation devient plus confortable puisque le surplus atteint 1,89 milliard, mais les effets dynamiques demeurent importants.
Le cadre est donc crédible sans être particulièrement conservateur dans ses hypothèses de croissance.
Comparons maintenant avec le gouvernement sortant
C’est ici que l’exercice devient politiquement intéressant.
La CAQ présente une approche beaucoup plus conventionnelle.
Elle s’appuie davantage sur le scénario économique existant et dépend donc moins de changements comportementaux difficiles à prévoir.
C’est un véritable avantage de son cadre.
Mais regardons comment elle crée l’espace nécessaire à ses propres engagements.
Son cadre financier prévoit environ 4,357 milliards de transferts fédéraux supplémentaires, près de 495 millions de revenus additionnels des sociétés d’État et réduit de 5 milliards les provisions pour éventualités.
Ces hypothèses ne sont pas nécessairement irréalistes.
Mais elles présentent des risques différents.
Les transferts fédéraux pourraient très bien se matérialiser. Québec ne contrôle toutefois pas Ottawa.
Réduire une provision pour éventualités libère réellement de l’espace budgétaire. Mais ce n’est pas une économie structurelle. C’est accepter de conserver un coussin plus petit contre les mauvaises surprises.
Et surtout, le cadre de la CAQ conserve un « écart à résorber » de 1,85 milliard en 2028-2029, puis de 2 milliards par année en 2029-2030 et 2030-2031.
Autrement dit, au moment où le gouvernement sortant affirme revenir à l’équilibre, une partie de la solution reste encore à identifier.
Duhaime et Pouliot avaient-ils raison d’attaquer la CAQ?
Lors de la présentation de leur cadre financier, Éric Duhaime et Adrien Pouliot ont eux-mêmes insisté sur plusieurs de ces faiblesses du cadre de la CAQ.
Leur intérêt politique à le faire est évident.
Il aurait donc été assez imprudent de simplement reprendre leur argumentaire.
Nous avons plutôt cherché à le vérifier indépendamment.
Sur les trois principaux éléments, leur critique résiste.
Oui, la CAQ compte sur des transferts fédéraux supplémentaires qu’elle ne contrôle pas entièrement.
Oui, elle réduit ses provisions pour éventualités.
Et oui, elle conserve des économies encore à identifier dans son retour annoncé à l’équilibre.
Mais l’exercice doit évidemment fonctionner dans les deux sens.
Le PCQ possède sa propre vulnérabilité, et elle est importante : son scénario dépend davantage de gains économiques dynamiques dont l’ampleur et surtout le calendrier demeurent incertains.
Voilà la comparaison équitable.
Deux risques très différents
On pourrait résumer ainsi.
La CAQ prend moins de risques macroéconomiques. Son scénario repose davantage sur la continuation de l’économie telle qu’elle existe actuellement.
Mais une partie de son financement dépend de sommes provenant d’un autre gouvernement, d’une réduction des provisions et d’économies qui restent à identifier.
Le PCQ prend davantage de risques économiques parce qu’il propose une transformation beaucoup plus importante.
Mais il expose beaucoup plus précisément ces risques.
Nous savons quelles dépenses il veut supprimer, quels impôts il veut réduire, quelles réformes il croit capables de produire de la croissance et quelles hypothèses permettent d’arriver à son résultat.
On peut donc les contester.
Et c’est précisément ce qu’un bon cadre financier devrait permettre.
Un autre test réussi : Adrien Pouliot lui-même
Le cadre produit également un résultat politique plus personnel.
Il renforce sérieusement la crédibilité d’Adrien Pouliot comme éventuel ministre des Finances dans un gouvernement Duhaime.
Un cadre financier ne suffit évidemment pas à démontrer qu’une personne ferait un bon ministre. Administrer le ministère des Finances, travailler avec la fonction publique, négocier avec Ottawa et réagir à une récession sont des tests autrement plus difficiles qu’élaborer un programme électoral.
Mais Pouliot vient au moins de fournir quelque chose de tangible à évaluer.
Son travail montre une compréhension des effets statiques et dynamiques, des risques de double comptage, des contraintes budgétaires et de la nécessité de documenter les hypothèses. Surtout, le cadre est suffisamment détaillé pour permettre à ses adversaires de tenter de le réfuter.
Cela compte.
Pour un parti qui aspire à gouverner pour la première fois, la question n’est pas seulement de savoir si son chef est prêt.
Il faut également savoir s’il possède une équipe capable d’occuper les principaux ministères.
Ce cadre ne répond évidemment pas à cette question pour toute l’équipe du PCQ.
Mais dans le cas des Finances, Pouliot vient de présenter une pièce assez convaincante à son dossier.
Alors, le PCQ est-il prêt à gouverner?
Un cadre financier ne peut évidemment pas répondre seul à cette question.
Il ne nous dit rien sur la capacité d’un gouvernement à gérer une crise, à négocier avec ses partenaires, à faire adopter ses réformes ou à résister aux groupes qui défendront chaque dollar de dépense menacé.
Mais il permet de répondre à une question plus limitée et néanmoins importante :
Un parti qui n’a jamais gouverné le Québec est-il capable de présenter un plan financier suffisamment sérieux pour soutenir la comparaison avec celui d’un gouvernement sortant?
Après avoir essayé de casser les chiffres, ma réponse est oui.
Le PCQ vient de franchir un seuil important de crédibilité.
Son cadre financier démontre qu’il est capable de présenter un plan de gouvernement suffisamment détaillé et cohérent pour soutenir la comparaison avec celui du gouvernement sortant.
Sur la transparence et l’auditabilité, il fait même mieux.
Cela ne garantit absolument pas que ses prévisions se réaliseront.
Son retour rapide à l’équilibre dépend fortement d’effets dynamiques dont le calendrier demeure incertain. Son surplus de 2029-2030 est particulièrement vulnérable et certaines économies, notamment celles attribuées à la transformation numérique, méritent encore d’être démontrées.
Mais après avoir cherché à faire casser ses chiffres, nous n’avons trouvé ni trou béant ni tour de passe-passe comptable.
Nous avons trouvé un plan ambitieux, parfois optimiste, mais sérieusement construit.
Et pour un parti qui aspire à passer de l’opposition au gouvernement, c’est un test qu’il fallait réussir.





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