

Radio-Canada nous offrait hier soir un exercice plutôt intéressant : Cinq chefs, une élection. Pas un débat traditionnel où cinq politiciens tentent simultanément de parler plus fort que les quatre autres, mais cinq entrevues successives permettant à Christine Fréchette, Charles Milliard, Ruba Ghazal, Paul St-Pierre Plamondon et Éric Duhaime de présenter leur vision du Québec et de répondre aux questions des journalistes.
L’exercice permet surtout de poser une question beaucoup plus intéressante que celle de savoir qui avait la meilleure cravate ou la meilleure réplique :
Quel chef semble actuellement imposer les termes du débat politique québécois?
Après avoir réécouté attentivement les cinq entrevues et soumis leurs principales affirmations à une vérification contradictoire, ma réponse risque d’en surprendre quelques-uns.
Christine Fréchette : Capitaine Québec rencontre Capitaine Titanic
Christine Fréchette avait un objectif assez évident : ramener autant que possible la campagne sur Donald Trump et la guerre commerciale.
On comprend pourquoi.
Son gouvernement traîne maintenant huit années de bilan derrière lui. Santé, bureaucratie, dépenses publiques, SAAQclic, Northvolt, coût de la vie : chaque fois que la conversation s’éloigne de Donald Trump, le passé revient cogner à la porte.
Mme Fréchette tente donc un exercice politique particulièrement difficile. Elle veut simultanément nous convaincre que la CAQ a fait du bon travail pendant huit ans et qu’elle représente maintenant le changement.
Les journalistes n’ont d’ailleurs pas manqué de relever cette contradiction.
Mme Fréchette peut citer certaines réalisations réelles. Son affirmation voulant que le PIB réel par habitant ait progressé d’environ 5 % depuis l’arrivée de la CAQ est dans le bon ordre de grandeur. Elle peut également affirmer avec raison que son gouvernement a récemment réduit de quelques milliers le nombre d’emplois dans la fonction publique.
Le problème apparaît lorsqu’on élargit la fenêtre.
Les effectifs publics ont considérablement augmenté depuis l’arrivée de la CAQ. Se féliciter aujourd’hui d’en couper quelques milliers revient un peu à féliciter le capitaine d’avoir commencé à écoper après avoir passé plusieurs années à remplir la cale.
Ce qui nous ramène justement à Charles Milliard.
Le chef libéral a probablement trouvé l’une des meilleures expressions de la soirée en qualifiant Mme Fréchette de « Capitaine Titanic ».
Cruel?
Certainement.
Mais politiquement efficace, parce que la formule retourne directement contre elle l’image de « Capitaine Québec » qu’elle cherche à construire.
Le problème Trump
Soyons clairs : les tarifs américains représentent un véritable problème économique pour le Québec. Certaines industries sont fortement exposées et personne de sérieux ne prétend que le gouvernement devrait simplement croiser les bras.
Mais lorsqu’on demande à Mme Fréchette combien d’emplois québécois sont réellement menacés, elle est incapable de donner un chiffre précis.
Cela devient embêtant lorsqu’on fait de cette menace la question centrale de l’élection.
Plus important encore, Mme Fréchette défend une logique de représailles tarifaires dollar pour dollar. Or, les contre-tarifs ne tombent pas du ciel sur les entreprises américaines. Ils sont d’abord perçus sur les produits importés au Canada et imposent donc également des coûts aux entreprises et aux consommateurs d’ici.
L’image la plus simple est probablement celle-ci :
Les tarifs de Trump nous tirent dans le pied gauche. Répondre dollar pour dollar consiste à nous tirer nous-mêmes dans le pied droit pour lui montrer que nous ne nous laisserons pas faire.
Ça démontre certainement notre détermination.
Notre capacité à marcher ensuite est une autre question.
Il existe pourtant une autre stratégie.
Au lieu de chercher principalement à infliger des dommages aux Américains, on peut chercher à rendre l’économie québécoise plus résistante : réduire les impôts, alléger la réglementation, diminuer les coûts imposés aux entreprises, favoriser l’investissement, exploiter davantage nos ressources et faciliter le commerce avec le reste du Canada.
Autrement dit, mettre des bottes à cap d’acier et une veste en kevlar.
C’est essentiellement l’approche proposée par Éric Duhaime.
Le rôle d’un gouvernement n’est pas de prouver qu’il est capable de rendre les coups. Il est d’abord de protéger son économie.
Charles Milliard : Capitaine Titanic n’était pas son seul bon coup
Je dois reconnaître que Charles Milliard m’a agréablement surpris.
Le chef libéral n’est probablement pas celui qui fera lever les foules en délire. Il donne parfois l’impression qu’il pourrait transformer une révolution en réunion du conseil d’administration.
Mais il est sérieux.
Sa position face à Trump est notamment beaucoup plus raisonnable que la caricature qu’on pourrait en faire. Il ne propose pas la capitulation. Il propose de négocier, de chercher les intérêts communs et de profiter de l’intégration économique extrêmement importante entre le Canada et les États-Unis.
Concept révolutionnaire : essayer de trouver une solution mutuellement avantageuse à une dispute commerciale.
Sa cible éventuelle de 100 000 logements construits annuellement est extrêmement ambitieuse et soulève d’importantes questions sur la disponibilité de la main-d’œuvre, la réglementation et la capacité réelle du secteur de la construction.
Mais Milliard est cohérent, méthodique et généralement sérieux.
Sa principale faiblesse demeure politique : il lui manque encore une proposition dominante permettant aux électeurs de résumer en quelques mots pourquoi ils devraient choisir le PLQ.
Il serait néanmoins imprudent pour ses adversaires de le sous-estimer.
Ruba Ghazal : au moins, nous savons ce qu’elle veut
Ruba Ghazal ne semble souffrir d’aucune crise d’identité politique.
Québec solidaire veut davantage d’État, davantage de redistribution, davantage de réglementation et davantage d’intervention directe du gouvernement dans l’économie.
Quinze épiceries publiques sans but lucratif.
Un salaire minimum de 20 $ l’heure.
Un impôt annuel de 1 % sur les fortunes dépassant 25 millions de dollars.
La fin de l’école à trois vitesses.
On peut difficilement reprocher à Mme Ghazal de cacher son jeu.
Cette orientation s’inscrit d’ailleurs dans l’histoire du parti. Québec solidaire est né de la fusion d’Option citoyenne et de l’Union des forces progressistes, cette dernière ayant notamment regroupé le Parti communiste du Québec.
Mais l’étiquette importe finalement beaucoup moins que les mécanismes économiques proposés.
C’est là que les objections classiques de Ludwig von Mises, Friedrich Hayek et Eugen von Böhm-Bawerk deviennent intéressantes : calcul économique, connaissance dispersée, incitations, formation et allocation du capital.
Une épicerie publique peut-elle vendre moins cher?
Certainement.
Mais si elle y arrive parce que les contribuables absorbent ses pertes, elle n’est pas nécessairement plus efficace. Elle a simplement déplacé la facture.
Peut-on fixer le salaire minimum à 20 $?
Certainement.
Mais le gouvernement ne peut pas abolir par décret le coût du travail. Les entreprises peuvent répondre par des prix plus élevés, moins d’heures, moins d’embauches ou davantage d’automatisation.
Peut-on taxer davantage les grandes fortunes?
Encore une fois, oui.
Mais on ne peut pas supposer que des contribuables possédant des dizaines de millions de dollars ne modifieront aucunement leur comportement en réponse à cette nouvelle taxe.
QS est donc probablement, avec le PCQ, le parti le plus cohérent idéologiquement de cette campagne.
Ils donnent simplement des réponses presque diamétralement opposées à la même question fondamentale :
Quel doit être le rôle de l’État dans l’économie?
PSPP : la bonne question, mais encore le revolver
Paul St-Pierre Plamondon m’a également surpris.
Je m’attendais à ce que la question Trump devienne son talon d’Achille. Christine Fréchette disposait d’une ouverture évidente : peut-on réellement se permettre une autre période d’incertitude constitutionnelle alors que nous sommes déjà engagés dans une dispute commerciale avec notre principal partenaire?
PSPP a plutôt bien désamorcé la question.
Il a clairement indiqué qu’un gouvernement péquiste collaborerait avec Ottawa et les autres provinces lorsque les intérêts du Québec l’exigent. Il a même rappelé que René Lévesque et Jacques Parizeau l’avaient fait avec des gouvernements fédéraux auxquels ils étaient pourtant profondément opposés.
Sa position sur les contre-tarifs est également plus nuancée que celle de Mme Fréchette.
PSPP reconnaît correctement qu’une riposte dollar pour dollar risque d’infliger des dommages importants à notre propre économie. Il propose donc plutôt des contre-tarifs ciblés et stratégiques.
C’est mieux.
Mais le problème fondamental demeure.
Si les contre-tarifs généralisés font mal à notre économie parce que nous taxons nos propres importations, les rendre plus ciblés ne fait pas disparaître ce mécanisme.
La différence entre la stratégie de Mme Fréchette et celle de PSPP ressemble donc davantage au choix du calibre qu’à celui de l’arme.
Mme Fréchette propose essentiellement de se tirer dans le pied avec un .44 Magnum.
PSPP préfère une .22.
Ça fera probablement moins mal.
Mais nous nous tirons toujours dans le pied.
Cela ne retire rien au mérite de PSPP d’avoir identifié le problème des représailles généralisées. Cela signifie simplement que sa solution le réduit plutôt qu’elle ne l’élimine.
Et cela laisse à Duhaime un espace politique distinct : plutôt que de choisir le calibre, il propose de ranger le revolver et de renforcer notre économie.
Éric Duhaime : gagner sans nécessairement gagner
Nous arrivons finalement au chef du Parti conservateur du Québec.
La partie la plus révélatrice de son entrevue arrive peut-être lorsqu’on lui demande quelle proposition d’un adversaire politique il aimerait reprendre.
Sa réponse?
Plusieurs.
Parce que, selon lui, les autres partis ont commencé à reprendre les siennes.
Il cite notamment la réduction des effectifs publics, la réduction des dépenses et la nouvelle méfiance envers les fiascos comme Northvolt ou SAAQclic.
Évidemment, le PCQ n’a pas inventé la discipline budgétaire. Adam Smith pourrait demander un recomptage.
Mais Duhaime possède ici un argument politique beaucoup plus sérieux qu’il n’y paraît.
Depuis plusieurs années, le PCQ insiste sur la taille de l’État, les dépenses publiques, les impôts, la réglementation et les subventions aux entreprises.
Or plusieurs de ces questions se retrouvent maintenant au centre de la campagne.
La CAQ parle de réduire les effectifs.
Les autres partis doivent démontrer leur crédibilité budgétaire.
Et après Northvolt, pratiquement personne ne semble particulièrement pressé d’annoncer le prochain gigantesque chèque gouvernemental à une multinationale.
Duhaime n’a pas besoin de démontrer que ses adversaires ont photocopié son programme.
Il lui suffit de poser une question beaucoup plus embarrassante :
Pourquoi parlent-ils maintenant de problèmes dont nous parlons depuis des années?
Son cadre financier renforce considérablement cette position.
Le PCQ propose environ 47 milliards de dollars d’économies cumulées sur cinq ans, accompagnées de réductions d’impôts majeures et d’un retour éventuel à l’équilibre budgétaire.
Certaines hypothèses sont ambitieuses. L’exécution ne serait certainement pas automatique.
Mais après avoir soumis ce cadre financier à un examen contradictoire assez sévère, force est de constater qu’il tient beaucoup mieux que ses adversaires pourraient le souhaiter.
Ce n’est pas simplement une collection de slogans accompagnés d’une calculatrice décorative.
Et face à Trump, Duhaime possède maintenant un cadre particulièrement facile à expliquer.
Fréchette veut riposter.
PSPP veut riposter plus intelligemment.
Duhaime veut réduire notre vulnérabilité.
Moins d’impôts, moins de réglementation, moins de dépendance extérieure, davantage d’exploitation de nos ressources et davantage de commerce intérieur.
Les bottes à cap d’acier et la veste en kevlar.
On peut contester chacune de ces mesures.
Mais elles forment une stratégie économique cohérente.
Qui a réellement gagné?
Si je devais classer les chefs uniquement à partir de cette émission, après avoir soumis leurs principales affirmations à une vérification contradictoire, mon classement serait :
1. Éric Duhaime
2. Paul St-Pierre Plamondon
3. Charles Milliard
4. Christine Fréchette
5. Ruba Ghazal
Mais ce classement est presque secondaire.
La conclusion beaucoup plus intéressante est ailleurs.
Éric Duhaime pourrait être en train de gagner une bataille plus importante que cette émission : celle du terrain sur lequel se déroule la campagne.
Lorsqu’un parti marginal propose quelque chose, ses adversaires peuvent simplement l’ignorer.
Lorsqu’ils commencent à répondre aux mêmes problèmes, à adopter une partie du même vocabulaire et parfois à se déplacer dans la même direction, la situation change.
La taille de l’État.
Les dépenses publiques.
Les impôts.
Les subventions aux entreprises.
La réglementation.
La compétitivité du Québec.
La question n’est alors plus seulement de savoir combien de députés le PCQ fera élire le 5 octobre.
Elle devient :
Combien de partis seront obligés de faire campagne sur le terrain qu’il a contribué à défricher?
Et si cette tendance se confirme pendant les débats, Éric Duhaime disposera d’une question extraordinairement simple :
Pourquoi choisir la copie quand l’original est sur le bulletin de vote?




