
Dans notre dernier article, nous avons constaté une particularité troublante du marché du travail québécois : alors que l’emploi privé commençait à montrer des signes d’essoufflement, l’emploi public continuait de progresser rapidement.
Cela soulève une question assez évidente :
Pendant la pénurie de main-d’œuvre, le secteur public québécois a-t-il lui-même fait concurrence aux entreprises privées pour une ressource qu’elles n’arrivaient déjà plus à trouver : des travailleurs?
En économie, on parlerait d’un crowding out, ou effet d’éviction.
Attention cependant. Nous n’allons pas regarder deux courbes, constater qu’elles évoluent simultanément et déclarer l’affaire résolue. Corrélation et concomitance ne démontrent pas la causalité.
Mais elles peuvent nous indiquer où regarder.
Alors regardons.
Quand les travailleurs deviennent une ressource rare
La pénurie de main-d’œuvre québécoise n’est pas apparue avec la pandémie. Elle était déjà suffisamment importante avant 2020 pour que certaines entreprises éprouvent de sérieuses difficultés à recruter.
Après la pandémie, cependant, le phénomène atteint des proportions exceptionnelles.
Le nombre de postes vacants passe de 150 085 en novembre 2020 à 231 770 en novembre 2021. En 2022, le taux de postes vacants atteint environ 6 %. Même après une baisse de plus de 20 % en 2023, il restait encore en moyenne 191 400 postes vacants pendant les neuf premiers mois de l’année. Institut de la statistique du Québec

Pendant ce temps, le taux de chômage québécois descend à 4,5 % en 2023, son plus bas niveau depuis 1976, et le taux d’emploi atteint un sommet historique de 62,1 %. Institut de la statistique du Québec
Autrement dit, il ne s’agissait plus simplement d’une pénurie de programmeurs, d’ingénieurs, d’infirmières ou de machinistes.
Il commençait à manquer de travailleurs tout court.
Même les emplois d’entrée devenaient difficiles à pourvoir
C’est probablement l’un des meilleurs indicateurs de l’ampleur du phénomène.
Au début de 2022, 76,3 % des entreprises d’hébergement et de restauration anticipaient une pénurie de main-d’œuvre. Dans le commerce de détail, la proportion atteignait 72,9 %, comparativement à 51 % pour l’ensemble des entreprises.
Les difficultés de recrutement touchaient respectivement 67,1 % et 61,6 % des entreprises de ces deux secteurs. Institut de la statistique du Québec
C’est important parce qu’une proportion considérable des emplois de ces secteurs exige relativement peu de qualifications formelles ou de formation spécialisée.
Lorsque même les emplois d’entrée deviennent difficiles à pourvoir, le problème ne peut plus être expliqué uniquement par une inadéquation entre les compétences disponibles et celles recherchées.
La manifestation la plus visible du phénomène était probablement dans la restauration.
Des établissements ont réduit leurs heures d’ouverture ou leurs services faute d’employés. Certains restaurants auparavant ouverts 24 heures ont abandonné le service de nuit.
Ils avaient les locaux.
Ils avaient les cuisines.
Ils avaient le capital.
Ils avaient les clients.
Il leur manquait simplement les travailleurs permettant de produire.
Et cette pénurie avait un coût
C’est ici que les chiffres deviennent particulièrement intéressants.
Selon une enquête de la FCEI réalisée en mars 2022, le manque de travailleurs obligeait 63 % des dirigeants à travailler davantage, 45 % de leurs employés à travailler davantage et 39 % des PME à refuser des ventes ou des contrats. FCEI — Impact financier des pénuries de main-d’œuvre au Québec

Une autre enquête de la FCEI indiquait que 31 % des PME annulaient ou reportaient des projets d’entreprise en raison du manque de personnel. FCEI
Nous ne parlons donc plus simplement d’entrepreneurs se plaignant de la difficulté de recruter.
La pénurie diminuait réellement la production potentielle de l’économie.
Un contrat refusé est une production qui n’a pas lieu.
Une heure d’ouverture supprimée représente des ventes qui ne se font pas.
Un investissement reporté représente une capacité productive qui n’est pas créée.
La FCEI a même tenté d’en mesurer une partie et estimait à plus de 10,7 milliards de dollars les pertes de revenus subies par les PME québécoises sur une année en raison des refus et retards de contrats liés aux pénuries de main-d’œuvre.
Il faut prendre ce chiffre pour ce qu’il est : une estimation de la FCEI construite à partir de ses enquêtes, et non une mesure de Statistique Canada. FCEI — Méthodologie et résultats
Mais l’ordre de grandeur montre bien que le problème était loin d’être théorique.
Et pendant ce temps, le secteur public embauchait
Voilà où notre question initiale devient intéressante.
En décembre 2019, environ 22 % des emplois québécois appartenaient au secteur public.
En décembre 2025, cette proportion approchait 25 %.
Selon l’Institut du Québec, cette tendance s’est accélérée pendant la pandémie et s’est maintenue ensuite. Depuis 2019, c’est l’enseignement qui a connu la plus forte progression, suivi de l’administration publique et des soins de santé. Institut du Québec — Bilan 2025 de l’emploi au Québec

Encore une fois :
La simultanéité ne démontre pas la causalité.
D’ailleurs, le privé créait lui aussi beaucoup d’emplois pendant une partie de cette période. En 2023 seulement, l’emploi privé québécois augmente de 95 900 postes.
Mais nous pouvons maintenant poser une question économique beaucoup plus précise.
Lorsque près de 200 000 postes sont vacants, que le chômage atteint un creux historique et que des entreprises refusent des contrats faute de personnel, d’où viennent les travailleurs supplémentaires embauchés par le secteur public?
Ils ne peuvent pas tous provenir d’une immense réserve de travailleurs inutilisés.
Cette réserve n’existe justement plus.
Le coût d’opportunité d’une embauche publique
C’est probablement la distinction la plus importante de cet article.
Supposons que le chômage soit à 10 % et que des centaines de milliers de travailleurs cherchent activement un emploi.
Le gouvernement embauche 10 000 personnes.
Il est parfaitement possible qu’une grande partie de ces travailleurs ait autrement été sans emploi. Le coût d’opportunité pour le secteur privé peut donc être relativement faible.
Maintenant, reprenons exactement la même embauche dans une économie où le chômage est à 4,5 %, où le taux d’emploi bat des records et où des entreprises ferment certains quarts de travail parce qu’elles ne trouvent personne.
La situation est complètement différente.
Pour embaucher un travailleur supplémentaire, le secteur public doit davantage concurrencer les autres employeurs qui cherchent cette même ressource rare.
Cela ne signifie pas que l’embauche publique est nécessairement mauvaise.
Une infirmière supplémentaire aux urgences peut parfaitement produire une valeur sociale supérieure à ce qu’elle aurait produit ailleurs. Un enseignant supplémentaire peut améliorer les services publics.
Le crowding out ne signifie donc pas automatiquement que l’État ne devrait pas embaucher.
Il signifie quelque chose de beaucoup plus banal et beaucoup plus difficile à contourner :
L’embauche a un coût d’opportunité.
La véritable question devient alors :
Le service public supplémentaire produit par cette embauche vaut-il davantage que ce à quoi nous avons renoncé ailleurs?
L’État est également un concurrent redoutable
À première vue, l’administration québécoise ne semble pourtant pas particulièrement avantagée face au privé.
En 2025, pour les emplois comparables étudiés par l’Institut de la statistique du Québec, ses salaires étaient en moyenne 8,6 % inférieurs à ceux du secteur privé.
Mais lorsqu’on tient compte des régimes de retraite, assurances collectives, congés payés et heures normales de travail, le résultat s’inverse.
La rémunération globale de l’administration québécoise était 4,5 % supérieure à celle du privé en 2025. Elle l’était de 5,8 % en 2024. Institut de la statistique du Québec — Rémunération des salariés de l’État
Comparer uniquement les salaires donne donc une image trompeuse.
Une entreprise ne concurrence pas seulement le salaire offert par l’État. Elle concurrence le salaire, le régime de retraite, les assurances, les vacances, les congés, les heures de travail et la sécurité d’emploi.
Cela ne signifie évidemment pas que tous les emplois publics offrent de meilleures conditions.
Le réseau de la santé illustre parfaitement le paradoxe : une rémunération globale avantageuse peut coexister avec des horaires difficiles, du temps supplémentaire obligatoire et une organisation du travail suffisamment rigide pour rendre certains emplois privés plus attrayants.
Rémunération globale supérieure ne signifie donc pas automatiquement meilleures conditions de travail.
Et encore faut-il préciser que les chiffres précédents concernent l’administration québécoise, pas l’ensemble du secteur public.
Les entreprises québécoises doivent également concurrencer le gouvernement fédéral, les municipalités et les autres composantes du secteur public. En 2025, l’ISQ estimait d’ailleurs que la rémunération globale de l’administration québécoise demeurait 17,8 % inférieure à celle des autres secteurs publics pour les emplois comparables étudiés.
Québec n’est donc même pas nécessairement le concurrent public le plus généreux.
Une infirmière n’est toujours pas un machiniste
Il faut néanmoins résister à une conclusion beaucoup trop facile.
Les travailleurs ne sont pas interchangeables.
Une infirmière embauchée par un hôpital ne prive pas automatiquement une usine d’un machiniste. Un professeur de cégep n’est pas le cuisinier qui manque au restaurant du coin.
Cela limite nécessairement l’effet d’éviction direct.
Mais le marché du travail n’est pas non plus constitué de compartiments étanches.
Les gouvernements et les entreprises recrutent directement dans les mêmes bassins en TI, comptabilité, finance, ingénierie, administration, ressources humaines, gestion, métiers techniques et services professionnels, entre autres.
Et les effets peuvent se transmettre.
Un ministère recrute quelqu’un dans une grande entreprise. Celle-ci recrute son remplaçant dans une PME. La PME doit à son tour augmenter son offre pour trouver quelqu’un ailleurs.
L’État n’a donc pas besoin d’embaucher directement le cuisinier du restaurant pour augmenter la pression sur un marché du travail déjà extrêmement tendu.
Vous détestez les bornes libre-service?
L’espèce des luddites n’étant manifestement toujours pas menacée d’extinction, les bornes de commande et les caisses libre-service ont leurs détracteurs.
Mais leur multiplication permet d’illustrer une autre conséquence intéressante de la pénurie.
Lorsque le travail devient plus rare et plus coûteux relativement au capital, les entreprises ont davantage intérêt à investir dans des technologies permettant à moins de travailleurs de produire davantage.
Et les entreprises québécoises ont effectivement réagi de cette façon.
En 2021, 33 % des PME confrontées aux pénuries avaient investi dans l’automatisation, et 81 % de celles qui avaient adopté cette stratégie la considéraient comme efficace. FCEI — Pénuries et automatisation
En 2023, parmi les PME qui investissaient ou envisageaient d’investir dans l’automatisation, 45 % citaient l’atténuation de la pénurie de main-d’œuvre parmi leurs motivations, derrière la productivité et le gain de temps. FCEI — Automatisation des PME québécoises

Ces deux chiffres proviennent toutefois d’enquêtes différentes. Ils ne constituent pas une série temporelle permettant d’affirmer que l’automatisation est passée de 33 % à 45 %.
Ils démontrent plutôt deux choses différentes : des entreprises en pénurie avaient effectivement recours à l’automatisation en 2021, et la pénurie constituait explicitement un motif d’automatisation en 2023.
Les bornes libre-service n’ont évidemment pas été inventées par la pénurie québécoise.
Mais la rareté des travailleurs augmente leur intérêt économique.
Lorsqu’un restaurant ne trouve pas suffisamment d’employés, il peut augmenter les salaires, réduire ses heures, refuser des clients, réorganiser le travail ou investir dans une technologie permettant aux employés disponibles de servir davantage de clients.
L’automatisation constitue d’ailleurs probablement la réponse la plus productive de cette liste.
Plutôt que simplement produire moins, l’entreprise augmente la productivité de chaque travailleur restant.
La prochaine fois que vous pesterez contre une borne de commande, vous comprendrez donc un peu mieux pourquoi elle se trouve devant vous.
Alors, l’État a-t-il évincé le privé?
Nous n’avons pas démontré que l’expansion de l’emploi public a causé la pénurie de main-d’œuvre.
Nous n’avons pas davantage démontré qu’un emploi public supplémentaire détruit un emploi privé.
Et nous sommes incapables de dire que l’expansion du secteur public a coûté exactement 10 000, 50 000 ou 100 000 emplois privés.
Quiconque prétendrait connaître ce chiffre à partir des données que nous venons d’examiner aurait découvert une méthode économétrique assez révolutionnaire.
Mais nous avons établi autre chose.
Le Québec connaissait une pénurie historique de travailleurs.
Des entreprises étaient incapables d’embaucher.
Certaines réduisaient leurs services, refusaient des ventes et abandonnaient des projets faute de personnel.
Le secteur public augmentait simultanément sa part de l’emploi.
L’administration québécoise offrait une rémunération globale suffisamment avantageuse pour concurrencer le privé.
Et dans plusieurs professions, public et privé recrutaient directement dans le même bassin de travailleurs.
Cela ne démontre pas l’ampleur de l’effet d’éviction.
Mais cela rend assez difficile de soutenir que l’État pouvait augmenter substantiellement sa propre demande de travailleurs dans un marché aussi tendu sans imposer aucun coût d’opportunité au reste de l’économie.
La question n’est donc probablement pas :
L’État a-t-il causé la pénurie de main-d’œuvre?
La réponse serait beaucoup trop simpliste.
La question beaucoup plus intéressante est :
Alors que les entreprises québécoises manquaient déjà suffisamment de travailleurs pour réduire leur production et leurs investissements, était-il judicieux que le secteur public augmente simultanément et rapidement sa propre demande pour cette même ressource rare?
Et surtout :
Qu’avons-nous obtenu en échange?
Car si l’expansion du secteur public permet d’obtenir des services dont la valeur dépasse ce à quoi le secteur privé doit renoncer, le coût d’opportunité peut être parfaitement justifié.
Mais si ce n’est pas le cas, nous avons un problème beaucoup plus profond qu’une simple pénurie de travailleurs.
Nous avons un problème d’allocation des ressources.
Et lorsqu’on commence à examiner la taille de l’État québécois, sa fiscalité, ses structures administratives, ses subventions et ses interventions dans l’économie, une question beaucoup plus vaste finit inévitablement par apparaître :
Et si le véritable problème était le modèle québécois lui-même?




