
Le marché du travail québécois vient de nous envoyer un signal qu’il serait imprudent de balayer sous le tapis.
En août 2026, le Québec a perdu 18 500 emplois. Sur douze mois, le constat est encore plus frappant : l’emploi québécois a diminué de 54 100 postes, soit 1,2 %. Pendant la même période, l’Ontario en a gagné environ 116 000, soit 1,4 %, et l’emploi canadien a progressé de 1,0 %.
Le Québec est même la seule province canadienne où l’emploi est inférieur à son niveau d’un an auparavant.
La première explication qui vient naturellement à l’esprit est évidemment la guerre commerciale avec les États-Unis. Donald Trump impose des tarifs sur certains produits canadiens, les entreprises exportatrices font face à une incertitude considérable et le secteur manufacturier québécois en subit les conséquences.
Cette explication est parfaitement légitime.
Elle est simplement incomplète.
Oui, les tarifs font mal
Commençons par accorder à César ce qui appartient à César, ou dans ce cas-ci à Trump ce qui appartient à Trump.
L’incertitude commerciale pèse réellement sur l’économie canadienne. Une entreprise hésitera naturellement davantage avant d’investir ou d’embaucher si elle ignore à quelles conditions elle aura accès à son principal marché dans six mois.
Et la fabrication québécoise souffre effectivement.
Entre la moyenne de mai à juillet 2025 et celle de mai à juillet 2026, elle a perdu environ 11 000 emplois.
Il serait donc ridicule de prétendre que les tarifs américains n’ont rien à voir avec la situation.
Mais voilà le problème : le Québec n’est pas la seule province canadienne à commercer avec les États-Unis.
Sur douze mois, en août 2026 :
Québec : -1,2 %
Ontario : +1,4 %
Canada : +1,0 %

L’Ontario est elle aussi fortement intégrée au marché américain. Elle fait face au même Donald Trump, aux mêmes tensions commerciales et à une bonne partie des mêmes incertitudes macroéconomiques.
Pourtant, son emploi augmente.
Cela ne prouve évidemment pas que les politiques du gouvernement québécois sont responsables de l’écart. Mais cela rend beaucoup plus difficile de soutenir que les tarifs américains suffisent à l’expliquer.
Ce n’est pas seulement le manufacturier
Regardons maintenant où les emplois disparaissent.
Entre la moyenne de mai à juillet 2025 et celle de mai à juillet 2026, les pertes se concentrent notamment dans quatre secteurs :
Commerce de gros : -27 000
Finance et assurances : -17 000
Fabrication : -11 000
Construction : -11 000

Le manufacturier est donc bel et bien touché, mais il est loin d’être seul.
On peut certainement trouver des effets indirects de la guerre commerciale dans le commerce de gros ou même dans la construction. Une économie est un réseau, pas une collection de compartiments étanches.
Mais lorsqu’on retrouve simultanément des pertes importantes dans la fabrication, la construction, la finance et le commerce de gros, il devient raisonnable de se demander si le choc commercial ne frappe pas une économie qui montrait déjà certains signes de faiblesse.
Et c’est justement ce que suggèrent les données sur l’emploi privé.
Le privé montrait déjà des signes d’essoufflement
Pendant plusieurs années, la création d’emplois au Québec a été accompagnée d’une forte croissance de l’emploi public.
Entre 2022 et 2025, l’emploi public est passé d’environ 1,027 million à 1,121 million, une augmentation d’environ 9 %.
Pendant ce temps, l’emploi privé est passé d’environ 2,866 millions à 3,011 millions, une croissance d’environ 5 %.
L’emploi privé a donc bel et bien augmenté. Il serait faux de parler d’une stagnation permanente.
Mais l’emploi public a progressé presque deux fois plus rapidement.

Il faut toutefois apporter ici une nuance importante. 2025 n’a pas été une mauvaise année pour l’emploi québécois dans son ensemble. En moyenne annuelle, le Québec a gagné environ 79 000 emplois, soit 1,7 %, une progression supérieure à celle du Canada.
Le problème apparaît plutôt dans la composition de cette croissance et dans la détérioration observée vers la fin de l’année.
Entre décembre 2024 et décembre 2025, l’emploi privé québécois recule de 0,2 %, alors qu’il augmente de 1,4 % au Canada. Pendant ce temps, l’emploi public québécois progresse de 3,1 %.
Voilà un élément particulièrement important de notre histoire :
La faiblesse relative de l’emploi privé québécois n’apparaît donc pas avec les tarifs américains de 2026. Elle était déjà clairement visible en 2025.
Trump peut avoir aggravé le problème.
Il ne l’a pas nécessairement créé.
Et maintenant, le coussin public disparaît
Pendant un certain temps, la croissance de l’emploi public a donc compensé une partie de la faiblesse relative de l’emploi privé.
Mais en 2026, quelque chose change.
Au premier semestre de 2026, comparativement au deuxième semestre de 2025, l’emploi privé québécois perd environ 21 600 postes.
L’emploi public, lui, est pratiquement stationnaire : +300 emplois.
Puis l’emploi public commence lui aussi à reculer.
En août seulement, le Québec perd environ 16 900 emplois privés et 16 300 emplois publics, alors que le travail autonome augmente d’environ 14 700.
Comme il s’agit de données mensuelles provenant d’une enquête, il faut évidemment éviter de faire porter toute une conclusion structurelle sur un seul mois. Mais elles s’inscrivent dans une tendance qui était déjà visible dans les données semestrielles.

Le phénomène devient alors beaucoup plus visible.
Tant que l’emploi public progressait rapidement, l’emploi total pouvait continuer à présenter un portrait relativement favorable malgré l’essoufflement du privé.
Lorsque le privé et le public cessent simultanément de créer des emplois, ce coussin disparaît.
Et le Québec se retrouve avec moins d’emplois qu’un an auparavant alors que, dans l’ensemble, le reste du Canada continue d’en créer.
Mais le chômage demeure faible
Il faut toutefois reconnaître un fait qui semble contredire tout ce qui précède.
En août, le taux de chômage québécois n’est que de 5,6 %, contre 6,9 % en Ontario et 6,4 % au Canada.
Alors, où est le problème?
Comment peut-on perdre des emplois tout en conservant un taux de chômage relativement faible?
Parce que le taux de chômage ne mesure pas le nombre d’emplois. Il mesure la proportion des personnes présentes sur le marché du travail qui cherchent un emploi sans en trouver.
Or, le taux d’activité québécois est tombé à environ 64,2 %.
Et le phénomène est loin d’être négligeable : entre août 2025 et août 2026, la population active québécoise a diminué d’environ 74 700 personnes, soit 1,5 %.
Une économie peut donc perdre des emplois sans provoquer immédiatement une explosion du chômage si, parallèlement, suffisamment de personnes quittent la population active.
Le vieillissement de la population, les départs à la retraite et les changements dans la croissance démographique deviennent alors des éléments importants de l’équation.
Le faible taux de chômage québécois est une bonne nouvelle.
Mais il ne fait pas disparaître les pertes d’emplois.
Le problème est-il plus profond?
Nous arrivons alors à une question beaucoup plus inconfortable.
Pendant plusieurs années, le Québec a connu une importante pénurie de main-d’œuvre. Or, pendant cette période, le secteur public a augmenté ses effectifs beaucoup plus rapidement que le secteur privé.
Cela soulève une question économique légitime :
L’expansion de l’emploi public a-t-elle elle-même contribué à rendre plus difficile l’embauche dans le secteur privé?
Le mécanisme est plausible.
Le gouvernement et les entreprises puisent leurs travailleurs dans le même bassin. Lorsque la main-d’œuvre est rare, les deux secteurs se font nécessairement concurrence pour une partie de cette ressource.
Mais attention.
Nous avons ici une hypothèse, pas une démonstration causale.
Les professions, les qualifications recherchées, les conditions de travail et les régions diffèrent. Il serait beaucoup trop facile de regarder deux courbes et de conclure que chaque emploi public créé a empêché la création d’un emploi privé.
Cette question mérite sa propre enquête.
Et nous y reviendrons.
Trump est un problème. Mais il n’est peut-être pas le problème.
Les données racontent finalement une histoire plus complexe que celle qui consiste à attribuer les difficultés actuelles du Québec à la guerre commerciale.
Les tarifs américains sont réels. Ils coûtent des emplois et créent de l’incertitude.
Mais ils frappent l’ensemble du Canada.
Ils n’expliquent pas à eux seuls pourquoi le Québec est la seule province à compter moins d’emplois qu’un an auparavant.
Ils expliquent encore moins pourquoi la faiblesse relative de l’emploi privé était déjà visible avant que le choc de 2026 frappe pleinement l’économie.
Pendant un certain temps, la croissance beaucoup plus rapide de l’emploi public a contribué à maintenir un portrait relativement favorable du marché du travail québécois.
Aujourd’hui, ce coussin s’essouffle lui aussi.
Peut-être assistons-nous simplement à une mauvaise année causée par une combinaison particulièrement désagréable de tarifs, de taux d’intérêt, de démographie et d’incertitude.
Ou peut-être ces événements sont-ils en train de révéler un problème plus structurel dans l’économie québécoise.
C’est cette deuxième possibilité que nous examinerons dans les prochains articles.
Et si le problème est effectivement structurel, une question politique devient alors inévitable :
Feriez-vous confiance à la CAQ pour le résoudre?




