
Il existe des défaites électorales. Il existe des raclées. Et puis il existe ce qui est arrivé à la Coalition avenir Québec le 5 octobre 2026.
Quatre ans plus tôt, François Legault remportait 90 sièges avec 40,98 % des voix. La CAQ semblait alors avoir réussi ce que plusieurs partis avaient tenté avant elle : remplacer durablement le vieux duel entre libéraux et péquistes par une coalition suffisamment large pour dominer le Québec. Élections Québec
Lundi soir, il n’en restait plus un seul député.
Zéro.
La CAQ a récolté 571 520 voix, soit 13,35 % des suffrages valides. Plus d’un demi-million de Québécois ont encore voté pour elle, mais elle n’est arrivée première dans aucune des 127 circonscriptions. Le PQ en remporte 59, le PLQ 40, le PCQ 19 et Québec solidaire neuf. Résultats de l’élection 2026
Christine Fréchette elle-même a été battue dans Trois-Rivières. Le lendemain, elle annonçait sa démission comme cheffe de la CAQ. Global News
Ce n’est plus une simple défaite.
C’est une extinction de masse parlementaire.
Une catastrophe de cette ampleur résiste cependant aux explications simples. On pourra toujours trouver une déclaration maladroite ici, une mauvaise stratégie là, un débat raté ou une controverse mal gérée. Mais aucun incident de campagne ne peut expliquer à lui seul comment un parti passe de près de 41 % à 13 % des voix et de 90 députés à aucun en quatre ans.
La campagne n’a probablement pas détruit la CAQ.
Elle a révélé jusqu’où sa coalition électorale s’était déjà désagrégée.
Une coalition qui avait une raison d’être
Pour comprendre la chute, il faut d’abord se rappeler pourquoi la CAQ avait réussi.
François Legault avait trouvé un immense espace politique entre les vieux partis.
On pouvait être nationaliste sans être souverainiste.
On pouvait réclamer davantage d’autonomie pour le Québec sans adhérer au fédéralisme traditionnel du Parti libéral.
On pouvait souhaiter une gestion plus efficace de l’État sans nécessairement adhérer à un programme économique résolument de droite.
Cette ambiguïté n’était pas une faiblesse.
Elle était une formidable machine électorale.
Elle permettait à la CAQ de réunir d’anciens péquistes, des nationalistes fatigués de la question référendaire, des électeurs de centre droit, d’anciens libéraux francophones et une partie importante des régions et des banlieues.
Chacun pouvait voir dans la CAQ quelque chose qui lui ressemblait.
Mais sa domination reposait aussi sur un facteur extérieur au parti : la faiblesse relative de ses adversaires.
En 2018, la CAQ faisait face à un gouvernement libéral usé et à une opposition fragmentée. Elle remporta 74 sièges avec 37,42 % des voix. Le PLQ tomba à 31 sièges; le PQ et Québec solidaire n’en obtinrent que dix chacun. Le PCQ recueillait alors seulement 1,46 % des suffrages. Élections Québec, 2018
En 2022, la situation lui était encore plus favorable.
Le PLQ obtenait 14,37 %. Québec solidaire, 15,43 %. Le PQ, 14,61 %. Le PCQ, 12,91 %.
Quatre oppositions se partageaient l’électorat pendant que la CAQ, seule formation capable de réunir plusieurs familles politiques à la fois, récoltait 40,98 % et 90 sièges. Élections Québec, 2022
La CAQ était forte.
Mais elle prospérait aussi dans un environnement où aucun adversaire n’était en mesure de reprendre séparément les différentes composantes de sa coalition.
En 2026, ces deux conditions ont disparu simultanément.
Les orphelins de la droite québécoise
Pour comprendre le déplacement d’une partie de l’électorat vers le Parti conservateur, il faut remonter beaucoup plus loin que cette campagne.
Pendant très longtemps, les électeurs québécois de droite ont été des orphelins politiques.
Après la disparition de l’Union nationale, aucun grand parti ne s’est durablement installé dans cet espace. Le Parti libéral pouvait ponctuellement adopter des politiques davantage orientées vers le marché, mais il demeurait une vaste coalition fédéraliste plutôt qu’un parti structuré autour d’une philosophie de droite cohérente.
Puis vint l’Action démocratique du Québec.
Pour une partie de cet électorat, l’ADQ représentait enfin quelque chose de différent.
Mario Dumont parlait de concurrence, de place du privé en santé, de réduction du poids de l’État et de réformes que les partis traditionnels abordaient beaucoup plus timidement.
L’ADQ proposait aussi une façon différente de penser la question nationale.
Dumont refusait de se laisser enfermer entre les étiquettes souverainiste et fédéraliste. Il revendiquait l’autonomisme : demeurer dans la fédération canadienne tout en récupérant davantage de pouvoirs pour le Québec. Dès 2006, il déclarait explicitement : « nous, on est un parti autonomiste ». Assemblée nationale du Québec
En 2007, l’ADQ obtint 41 sièges et devint l’opposition officielle. Assemblée nationale du Québec
C’est également à ce moment que ses contradictions devinrent beaucoup plus visibles.
Le parti était moins homogène idéologiquement que son image pouvait le laisser croire. Certaines propositions étaient franchement orientées vers le marché; d’autres beaucoup moins. Les changements de position de Mario Dumont devinrent même une arme politique tellement utilisée que Jean Charest finit par le qualifier de « girouette nationale du Québec » à l’Assemblée nationale.
Le 16 octobre 2007, le président Michel Bissonnet exigea le retrait du mot et le déclara antiparlementaire. Journal des débats
Un parlementaire disposant d’un dictionnaire aurait sans doute pu essayer « virevent ».
La présidence aurait probablement fini par l’interdire lui aussi.
Au-delà du folklore, le problème était réel.
Le passage à l’opposition officielle obligeait l’ADQ à préciser quotidiennement ce qu’elle était. Les incohérences tolérables chez un parti protestataire devenaient plus difficiles à cacher chez un aspirant au gouvernement.
Un an plus tard, les 41 députés n’étaient plus que sept.
Je dois ici faire une parenthèse personnelle.
Les virecapotages de l’ADQ m’exaspéraient. Je n’étais même pas membre du parti. Pourtant, lorsque vint le projet de fusion avec la Coalition avenir Québec, je militai contre.
Ce que je voulais préserver n’était pas nécessairement l’ADQ telle qu’elle existait.
C’était l’existence même d’un véhicule distinct pour une droite québécoise qui avait déjà passé des décennies dans les limbes politiques.
La fusion fut finalement confirmée en février 2012. Assemblée nationale du Québec
Certains électeurs de droite espérèrent néanmoins que la greffe adéquiste tirerait la CAQ vers le centre droit.
Ils allaient rapidement déchanter.
La CAQ avait absorbé l’ADQ.
Elle n’était pas devenue l’ADQ.
La première fissure était déjà visible en 2022
Pour plusieurs électeurs de droite, le premier mandat de François Legault avait déjà suffi à provoquer une déception.
La réduction importante de l’État qu’ils espéraient ne vint jamais. Les grandes réformes structurelles ne devinrent pas la marque dominante du gouvernement. Sur le plan économique, la CAQ allait même progressivement adopter une approche très interventionniste.
En 2022, une partie de cet électorat se tourna vers Éric Duhaime.
Le PCQ obtint 530 786 voix.
12,91 %.
Zéro député.
C’était son principal problème.
On pouvait préférer son programme, mais voter conservateur pouvait encore ressembler à un geste de protestation sans représentation parlementaire.
Cette faiblesse protégeait indirectement la CAQ.
En 2026, cette barrière avait largement disparu.
Le PCQ avait eu quatre années supplémentaires pour bâtir son organisation, développer son programme, recruter des candidats et convaincre suffisamment d’électeurs qu’un vote conservateur pouvait désormais produire un caucus.
La question posée à l’électeur de droite n’était plus la même.
En 2022 :
Suis-je assez mécontent de la CAQ pour voter pour un parti qui risque encore de n’élire personne?
En 2026 :
Pourquoi voterais-je encore pour la CAQ si le parti qui correspond davantage à mes idées peut maintenant gagner?
Le PCQ obtient finalement 20,67 % des voix et 19 sièges.
La droite avait trouvé une maison.
Et ce n’était plus la CAQ.
L’autonomisme aussi avait de la concurrence
La perte de cet électorat se combinait à un deuxième problème.
La CAQ ne possédait pas davantage le monopole de l’autonomisme.
François Legault n’avait pas inventé cette troisième voie. Mario Dumont l’avait déjà placée au cœur de l’identité de l’ADQ bien avant la création de la CAQ.
Legault reprit ensuite cette idée et en fit une composante essentielle de son nationalisme.
Pendant un temps, la formule fonctionna admirablement.
Pour l’ancien électeur péquiste toujours nationaliste mais qui ne voulait plus revivre les batailles constitutionnelles des années 1980 et 1990, la CAQ constituait presque le produit politique idéal.
On pouvait défendre le Québec sans préparer un référendum.
On pouvait réclamer davantage de pouvoirs à Ottawa sans devoir décider immédiatement si le Québec devait quitter le Canada.
Et surtout, on pouvait voter nationaliste sans voter PQ.
Mais en 2026, la CAQ se faisait désormais attaquer des deux côtés de cette position.
Le Parti québécois pouvait soutenir que l’autonomisme avait atteint ses limites et qu’il fallait aller plus loin.
Le Parti conservateur pouvait répondre exactement l’inverse : l’autonomie demeurait la bonne voie, mais elle devait s’accompagner d’un État plus petit et d’une orientation économique différente.
Le PCQ avait d’ailleurs consacré une partie importante de son congrès de 2023 à l’autonomie et en faisait toujours un axe explicite de sa plateforme de 2026. Cette continuité avec l’héritage adéquiste était déjà visible dans notre comparaison avec 2007. Parti conservateur du Québec
La CAQ n’était donc plus simplement coincée entre fédéralistes et souverainistes.
Elle avait maintenant un concurrent qui lui disputait son propre terrain constitutionnel.
Et après huit années au pouvoir, elle ne pouvait plus défendre l’autonomisme comme une promesse.
Elle devait le défendre comme un bilan.
Le PQ reprend le terrain nationaliste
Pendant que le PCQ attaquait la CAQ sur sa droite, le Parti québécois accomplissait une reconstruction spectaculaire.
En 2022, le PQ n’avait obtenu que 14,61 % des voix et trois députés.
Quatre ans plus tard : 28,02 % et 59 sièges.
Il serait toutefois trop simple d’expliquer ce résultat par une remontée du souverainisme.
L’appui à l’indépendance demeure autour de 30 %, très loin d’une majorité. Reuters
Tous les électeurs péquistes n’achètent donc manifestement pas exactement le même produit.
Pour les souverainistes convaincus, Paul St-Pierre Plamondon offre évidemment un PQ qui assume pleinement sa raison d’être.
Pour d’autres nationalistes, l’attrait peut aussi résider dans la langue, l’immigration, l’affirmation nationale ou simplement dans le sentiment qu’un parti sait clairement ce qu’il représente.
Et c’est là que le contraste avec la CAQ devenait dangereux.
On peut approuver ou détester le programme de PSPP.
Mais il est difficile de ne pas savoir ce qu’il veut.
La CAQ devait au contraire expliquer pourquoi elle demeurait nécessaire entre un PQ redevenu vigoureusement nationaliste, un PCQ revendiquant lui aussi l’autonomisme et un PLQ occupant clairement le terrain fédéraliste. Ce clivage entre indépendance et réforme du modèle était déjà au cœur de notre analyse précédente.
En 2018, la CAQ pouvait être tout ce que les autres partis n’étaient plus.
En 2026, les autres partis avaient retrouvé une identité.
Quand l’État voulait créer le marché
À cette désagrégation idéologique s’ajoute le bilan économique.
La CAQ était arrivée au pouvoir avec l’image d’un parti de gestionnaires.
François Legault était un ancien homme d’affaires. Pierre Fitzgibbon venait lui aussi du secteur privé. Le message implicite était puissant : ces gens savaient comment fonctionne l’économie.
Mais leur conception du développement économique allait se révéler beaucoup plus dirigiste que certains électeurs de centre droit ne l’avaient anticipé.
Le gouvernement ne voulait pas simplement créer un environnement favorable aux entreprises.
Il voulait identifier les secteurs d’avenir, choisir des filières stratégiques, attirer certaines entreprises, investir directement dans celles-ci et parfois stimuler la demande pour leurs produits.
Le Québec devenait en quelque sorte un laboratoire industriel.
L’État finançait des producteurs.
Il subventionnait des acheteurs.
Il fixait des objectifs réglementaires.
Il construisait les infrastructures.
Cette stratégie possède une logique. Une technologie nouvelle peut souffrir d’un problème de démarrage : les volumes sont faibles parce que les prix sont élevés, les prix demeurent élevés parce que les volumes sont faibles et les infrastructures tardent à apparaître parce que les utilisateurs sont peu nombreux.
L’État peut décider d’essayer de briser ce cercle.
Le problème apparaît lorsque la demande n’est pas seulement lente à se manifester.
Que se passe-t-il si les consommateurs ne veulent tout simplement pas du produit dans les quantités anticipées?
Un autobus scolaire électrique peut bénéficier d’objectifs gouvernementaux et de subventions.
Une motoneige électrique doit encore trouver quelqu’un qui souhaite réellement l’acheter.
En 2021, Québec avait ainsi accordé un prêt de 30 millions de dollars à Moteurs Taiga pour industrialiser notamment la fabrication de motoneiges, de motomarines électriques et de blocs-batteries. Gouvernement du Québec
La technologie peut être fascinante.
Cela ne garantit pas le marché.
Il faut que le produit convienne.
Que son prix soit acceptable.
Que son autonomie, son poids et ses performances répondent aux besoins.
Et surtout qu’il existe suffisamment de clients pour soutenir une production industrielle rentable.
Northvolt et la limite du modèle
Northvolt devint le symbole ultime de cette philosophie.
La filière batterie reposait sur l’hypothèse qu’une électrification rapide du transport allait produire une immense demande nord-américaine pour les batteries et leurs composantes.
Québec voulait prendre de l’avance.
Mais prendre de l’avance signifie aussi prendre le risque d’avoir raison trop tôt.
Ou simplement tort.
Le 2 septembre 2025, Christine Fréchette, alors ministre de l’Économie, annonçait elle-même la fin du financement du projet Northvolt au Québec.
Le gouvernement avait déboursé 510 millions de dollars : un prêt garanti de 240 millions pour le terrain et 270 millions investis dans la société mère. Ces 270 millions étaient considérés comme perdus. Gouvernement du Québec
Northvolt ne suffit évidemment pas à invalider toute politique industrielle.
Mais le cas pose une question fondamentale lorsqu’un gouvernement prétend pouvoir identifier les technologies et les entreprises de demain :
Comment sait-il que les consommateurs voudront demain ce qu’il finance aujourd’hui?
Un entrepreneur qui se trompe reçoit rapidement un signal.
Ses produits ne se vendent pas.
Il perd son capital.
Il modifie son produit, réduit sa production ou disparaît.
Lorsque l’État intervient simultanément du côté du producteur, du consommateur, de la réglementation et de l’infrastructure, ce signal devient plus difficile à lire.
Pour les électeurs de droite déjà déçus de ne jamais avoir vu le virage économique qu’ils espéraient, la frustration était évidente.
Mais le problème dépassait largement la droite.
Un électeur peut parfaitement accepter l’intervention gouvernementale tout en exigeant que les paris soient bons.
Or la CAQ avait construit une partie de son identité autour de la compétence gestionnaire. La question de la taille de l’État et de ses effets sur la prospérité avait d’ailleurs été examinée plus en détail dans notre analyse de la courbe d’Armey au Québec.
Lorsqu’un gouvernement affirme qu’il sait choisir les gagnants, ses succès deviennent ses arguments.
Ses échecs deviennent également les siens.
Le centre retrouve le PLQ
Pendant que la droite trouvait le PCQ et que les nationalistes retrouvaient le PQ, un troisième morceau de la coalition devenait vulnérable.
Le centre fédéraliste.
En 2022, le Parti libéral avait pratiquement touché le fond : 14,37 % des voix et 21 sièges.
En 2026, il remonte à 24,22 % et 40 sièges.
Il faudra attendre les études postélectorales pour déterminer précisément combien de ces électeurs venaient de la CAQ.
Mais l’environnement politique avait clairement changé.
Le PLQ était de nouveau facile à définir.
Il occupait le terrain fédéraliste.
La CAQ, elle, avait précisément été créée pour dépasser la vieille opposition souverainistes-fédéralistes.
Cette ambiguïté avait été une force lorsque la question référendaire semblait appartenir au passé.
Elle devenait plus difficile à soutenir lorsque le PQ reparlait ouvertement de souveraineté.
Voilà le problème fondamental de la coalition attrape-tout.
Pendant ses meilleures années, chacun pouvait imaginer que la partie de la CAQ qu’il préférait constituait sa véritable nature.
Puis il faut gouverner.
Après huit ans, les électeurs n’ont plus besoin d’imaginer.
Ils disposent d’un bilan.
Le château de cartes
C’est ici que la différence fondamentale entre 2022 et 2026 apparaît.
En 2022, le PCQ avait des électeurs, mais aucun député.
Le PQ en avait trois.
Le PLQ connaissait son pire résultat historique au vote populaire.
L’opposition était fragmentée.
En 2026, le PCQ était devenu suffisamment fort pour faire élire 19 députés.
Le PQ était redevenu le principal véhicule du nationalisme souverainiste.
Le PLQ occupait à nouveau clairement l’espace fédéraliste.
Même Québec solidaire conservait ses concentrations géographiques.
Le vide politique dont la CAQ avait profité n’existait plus.
Avec le recul, sa domination ressemble donc moins à une forteresse qu’à un château de cartes remarquablement bien assemblé.
Tant que l’opposition demeurait faible, fragmentée ou désorganisée, l’édifice tenait.
La CAQ pouvait conserver sous le même toit des électeurs de droite, des nationalistes, des autonomistes, des centristes et des fédéralistes modérés parce qu’aucun adversaire n’était suffisamment fort pour les attirer séparément.
En 2026, le vent avait changé.
Le PCQ reprenait une partie de la droite.
Le PQ récupérait le terrain nationaliste.
Le PLQ retrouvait sa fonction fédéraliste.
Les cartes n’avaient pas toutes changé.
Mais ce qui les maintenait ensemble avait disparu.
La CAQ n’avait pas seulement perdu sa coalition.
Elle avait perdu le luxe d’affronter une opposition désorganisée.
Et lorsque le vent de l’opposition a finalement retrouvé sa force, le château de cartes s’est effondré.
Christine Fréchette : changer sans pouvoir rompre
C’est dans ce contexte que Christine Fréchette prend la direction du gouvernement.
Sa mission contenait dès le départ une contradiction.
Elle devait convaincre les Québécois que la CAQ avait changé.
Mais également que les huit années précédentes n’avaient pas été une erreur.
Elle devait se distinguer de François Legault sans le désavouer.
Elle devait incarner le renouvellement tout en défendant le bilan d’un gouvernement auquel elle avait elle-même participé.
Chaque promesse de changement provoquait donc naturellement une question :
Pourquoi ne l’avez-vous pas déjà fait?
Et chaque défense du bilan rappelait qu’elle appartenait précisément au gouvernement dont une partie importante des électeurs voulait tourner la page.
Elle était trop caquiste pour incarner complètement la rupture.
Mais suffisamment nouvelle pour ne pas pouvoir s’approprier personnellement tout le bilan passé.
Drôle d’endroit où mener une campagne.
La tentation Carney
La stratégie caquiste avait pourtant un précédent extrêmement séduisant.
Un an plus tôt, Mark Carney avait accompli au fédéral quelque chose qui ressemblait beaucoup à ce dont Christine Fréchette rêvait au Québec.
Prendre la tête d’un parti usé après près de dix années de gouvernement.
Se présenter comme un nouveau départ.
Et déplacer la question de l’urne vers une menace extérieure : Donald Trump.
Pour Carney, cela avait fonctionné.
Les libéraux remportèrent 167 sièges en avril 2025 après avoir semblé condamnés quelques mois auparavant. La démission de Justin Trudeau, les tarifs américains et les propos de Trump sur le « 51e État » avaient profondément modifié la dynamique électorale. Reuters
Mais les ressemblances s’arrêtaient rapidement.
Carney n’avait jamais été ministre de Trudeau ni même occupé de fonction politique élective avant de devenir premier ministre. Cette distance avec un gouvernement impopulaire faisait partie de son avantage. Reuters
Fréchette n’avait pas ce luxe.
Il existait également une différence de curriculum vitae.
Carney avait dirigé la Banque du Canada de 2008 à 2013 avant de prendre la tête de la Banque d’Angleterre. Sa carrière permettait donc de présenter son expérience de gestion de crises économiques internationales comme une réponse directe à la menace tarifaire. Banque du Canada
Fréchette possédait elle aussi une expérience pertinente en commerce international et en économie.
Mais l’histoire politique était différente.
Carney pouvait dire :
J’ai déjà géré des crises de cette nature.
Fréchette devait démontrer :
Mon gouvernement saura protéger l’économie québécoise contre le choc.
Et c’est précisément là que son bilan lui revenait au visage.
Trump ne faisait pas oublier le bilan. Il le rappelait.
Il serait injuste de prétendre que Québec était impuissant devant les tarifs américains.
Ottawa négocie directement avec Washington, mais le gouvernement québécois dispose de leviers pour aider les entreprises touchées, favoriser la diversification des marchés, soutenir l’investissement et amortir les conséquences sur l’emploi.
Fréchette pouvait donc raisonnablement proposer une division des tâches :
Ottawa négociera avec Trump. Moi, je protégerai l’économie québécoise des conséquences.
Le problème était que cette proposition reposait entièrement sur la confiance envers la gestion économique du gouvernement.
Et voilà Northvolt qui revenait dans la pièce.
Avec Lion.
Taiga.
Le Panier Bleu.
La filière batterie.
Plus Christine Fréchette voulait transformer l’élection en test de compétence économique, plus elle obligeait indirectement les électeurs à évaluer la compétence économique de la CAQ.
Carney pouvait utiliser Trump pour se détacher de Trudeau.
Fréchette risquait d’utiliser Trump pour rappeler son propre bilan.
La stratégie était semblable.
Les conditions ne l’étaient pas.
Une campagne incapable de recoller les morceaux
La guerre commerciale n’a finalement jamais réussi à engloutir toutes les autres préoccupations.
Il y avait toujours la santé.
Le coût de la vie.
L’immigration.
L’économie.
La question nationale.
Et surtout l’usure d’un gouvernement au pouvoir depuis huit ans.
Il serait donc trop facile de conclure que Christine Fréchette a simplement mené une mauvaise campagne. Notre bilan de campagne montrait déjà que plusieurs des dynamiques décisives précédaient largement les dernières semaines.
Elle tentait de résoudre en quelques semaines un problème construit pendant huit ans.
Aucun débat ne pouvait faire revenir spontanément les électeurs de droite partis au PCQ.
Aucun slogan ne pouvait effacer les mauvais paris industriels.
Aucune conférence de presse ne pouvait redonner à la CAQ le monopole du nationalisme.
Et aucune nouvelle cheffe ne pouvait simultanément incarner le changement et défendre intégralement le gouvernement qu’elle venait remplacer.
La campagne n’a pas créé l’effondrement.
Elle a échoué à l’arrêter.
Et notre mode de scrutin allait s’occuper du reste.
13 % des voix, zéro siège
Il y a une dernière ironie dans cette histoire.
En 2022, le Parti conservateur avait obtenu 12,91 % des voix.
530 786 électeurs.
Zéro député.
Quatre ans plus tard, la CAQ frappe pratiquement le même mur.
13,35 %.
571 520 électeurs.
Zéro député.
Le mécanisme est le même.
Le Québec n’élit pas son Assemblée proportionnellement au vote provincial.
Il organise 127 élections locales distinctes.
On peut donc recevoir plus d’un demi-million de voix et perdre partout.
En 2022, les électeurs conservateurs existaient.
Ils étaient simplement trop dispersés pour produire suffisamment de premières places.
En 2026, la CAQ découvre la même arithmétique.
Ses électeurs n’ont pas disparu.
Ils ne sont simplement plus assez nombreux au même endroit.
Dans certaines circonscriptions, le PQ passe devant.
Dans d’autres, le PCQ.
Ailleurs, le PLQ.
Additionnés dans tout le Québec, les votes caquistes représentent encore plus d’un électeur sur huit.
Additionnés circonscription par circonscription, ils ne donnent aucun vainqueur.
La CAQ n’a pas disparu de l’électorat québécois.
Elle a disparu de la première place.
Et dans notre mode de scrutin, c’est la seule place qui paie.
Le miroir de 2022
La comparaison avec le PCQ est presque parfaite mathématiquement.
2022 : PCQ, 12,91 %, zéro siège.
2026 : CAQ, 13,35 %, zéro siège.
Politiquement, les histoires sont pourtant opposées.
En 2022, le PCQ était un parti en croissance qui n’avait pas encore réussi à transformer son vote populaire en victoires locales.
En 2026, la CAQ vivait le phénomène inverse.
Elle avait possédé ces concentrations.
Elle en avait énormément.
Quatre ans auparavant, elles avaient produit 90 députés.
Puis elles se sont effondrées simultanément.
C’est pourquoi « extinction de masse parlementaire » décrit assez bien le phénomène.
La CAQ ne partait pas de zéro en essayant d’entrer à l’Assemblée nationale.
Elle partait de 90 sièges.
Elle avait des ministres.
Des députés connus.
Des organisations locales.
Des circonscriptions détenues depuis plusieurs élections.
Un appareil politique construit pendant plus d’une décennie.
Et malgré tout cela, aucune population parlementaire locale n’a survécu.
Il y a même, selon le point de vue, une certaine justice poétique dans ce résultat.
En 2022, plusieurs observateurs s’étaient étonnés qu’un parti puisse recueillir près de 13 % des suffrages sans obtenir aucune représentation.
Quatre ans plus tard, la CAQ frappe pratiquement le même mur.
On peut y voir une conséquence mécanique du scrutin majoritaire.
Ou une ironie historique particulièrement bien réglée.
Le système électoral n’a pas causé la défaite
Il faut cependant résister à une conclusion trop facile.
Le mode de scrutin n’a pas fait passer la CAQ de 40,98 % à 13,35 %.
Cette partie appartient à la politique.
Aux électeurs de droite partis vers le PCQ.
Aux nationalistes retournés vers le PQ.
Aux fédéralistes revenus vers le PLQ.
À l’usure du pouvoir.
Au bilan économique.
Aux paris industriels.
À une troisième voie qui n’avait plus le même monopole.
À la reconstruction de l’opposition.
Et à une campagne incapable de recoller toutes ces pièces.
Le scrutin majoritaire intervient ensuite.
Il prend cette perte massive d’appuis et l’amplifie jusqu’à produire l’image spectaculaire que nous avons sous les yeux :
90 sièges deviennent zéro.
Le système n’a pas créé l’effondrement.
Il lui a donné sa forme finale.
Une place dans l’histoire
Le Québec avait déjà connu des débâcles extraordinaires.
En 2007, l’ADQ avait fait élire 41 députés. Un an plus tard, il ne lui en restait que sept.
Au fédéral, les progressistes-conservateurs étaient passés de 169 sièges en 1988 à seulement deux en 1993.
Et il existe un précédent canadien encore plus proche : au Nouveau-Brunswick, les progressistes-conservateurs de Richard Hatfield furent complètement éliminés en 1987 malgré un vote populaire encore substantiel.
Mais la CAQ vient de combiner deux phénomènes rarement observés simultanément : une chute massive du vote populaire et une élimination parlementaire complète.
Ce n’est pas seulement un gouvernement qui a perdu.
C’est pratiquement toute une infrastructure parlementaire qui a disparu en une soirée.
Et maintenant?
Voilà pourquoi le résultat du 5 octobre ne peut être résumé par une mauvaise campagne.
La CAQ avait construit son succès en réunissant sous le même toit plusieurs électorats qui ne partageaient pas nécessairement la même vision du Québec.
Pendant un temps, cette coalition avait une raison d’être.
Et surtout, elle faisait face à des adversaires trop faibles ou trop fragmentés pour en récupérer les morceaux.
Puis les conditions ont changé.
La droite a trouvé le PCQ.
Une partie des nationalistes a retrouvé le PQ.
Le fédéralisme a retrouvé le PLQ.
L’autonomisme lui-même n’appartenait plus exclusivement à la CAQ.
Pendant ce temps, l’image du parti des gestionnaires était endommagée par plusieurs de ses grands paris économiques.
Christine Fréchette tenta de reconstruire une raison commune de rester, notamment en utilisant la menace américaine et en se présentant comme un nouveau départ.
Mais elle héritait simultanément de la marque, du bilan et des contradictions du gouvernement précédent.
Il ne restait finalement plus assez de colle.
Pendant huit ans, le château de cartes avait tenu.
Puis le vent s’est levé.
Le 5 octobre, il s’est effondré.
Et notre système électoral a accompli le reste avec sa délicatesse habituelle.
La CAQ possède encore une organisation, des militants et plus d’un demi-million d’électeurs. Une disparition automatique serait donc une conclusion beaucoup trop facile.
Mais reconstruire sera autrement plus difficile que changer de chef.
Le problème est que les espaces politiques qui avaient permis la naissance et l’ascension de la CAQ sont maintenant occupés.
Pour reconstruire le château, il ne suffira pas de remettre les cartes dans le même ordre.
Il faudra décider quelles cartes conserver.
La question laissée par cette élection n’est donc peut-être pas de savoir comment la CAQ a réussi à perdre 90 sièges en quatre ans.
Elle est plus fondamentale.
Sans François Legault, sans le vide politique qui l’avait fait naître et alors que ses anciens électeurs disposent maintenant d’autres maisons, qu’est-ce que la CAQ veut être?
Et surtout :
pourquoi quelqu’un devrait-il encore voter pour elle?
Alors que j’écris ces dernières lignes, une certaine chanson me tourne dans la tête. Beaucoup la reconnaîtront.





Excellente analyse, à laquelle j’aimerais ajouter mon grain de sel :
Ce sont les débats qui m’ont poussé à me pencher sur le programme du PCQ. Éric Duhaime a été le seul à proposer une refonte réelle du réseau de la santé au lieu de simplement « patcher » le système. Sa formule frappait juste : le véritable joyau, c’est la carte d’assurance maladie, pas le monopole d’État. Recourir au privé quand les coûts sont moindres ou que les délais explosent est une solution de bon sens qui aurait dû être adoptée depuis des décennies.
La déconfiture de la CAQ me réjouit particulièrement. C’est le juste retour des choses après avoir renié leur promesse de réformer le mode de scrutin.