
Trente-neuf jours plus tard, le Parti québécois se retrouve à peu près là où il était au départ. Mais derrière lui, les choses ont beaucoup plus bougé.
Dans quelques heures, les électeurs auront le dernier mot. Demain, nous pourrons compter les votes, les sièges, les surprises et sans doute quelques candidats qui se demanderont encore comment beaucoup de voix peuvent parfois rapporter très peu de députés.
Mais avant que les résultats ne viennent tout réinterpréter, il vaut la peine de regarder la campagne pour ce qu’elle a été.
Parce que c’est toujours le problème avec les lendemains d’élection : une fois qu’on connaît le résultat, tout le monde découvre soudainement que celui-ci était prévisible. Les erreurs deviennent évidentes, les bonnes décisions paraissent géniales et les événements qui n’ont finalement rien changé disparaissent du récit.
Alors regardons la campagne avant de connaître la fin.
Et ce qui me frappe le plus, c’est que le grand mouvement ne s’est pas produit en tête.
Le PQ a commencé premier. Il termine premier dans les derniers sondages, qui le placent entre 26 % et 31 %. Au tout début de la campagne, Synopsis le mesurait à 28 %, tout juste devant la CAQ à 27 %.
C’est derrière lui que la partie est devenue intéressante.
Le PQ a surtout réussi à tenir
Paul St-Pierre Plamondon avait un avantage dont rêvent tous les chefs au déclenchement d’une campagne : il partait devant.
Cela vient cependant avec un problème assez simple. Tous les autres passent ensuite 39 jours à essayer de vous faire tomber.
Les débats auraient pu fournir cette occasion. Ils ne l’ont pas fait.
Très rapidement, les adversaires du PQ ont donc cherché un autre angle, et le référendum s’est imposé de lui-même. Christine Fréchette et Charles Milliard ont notamment essayé de rappeler aux électeurs qu’un gouvernement péquiste ne signifierait pas simplement un changement de parti au pouvoir, mais pourrait aussi ramener la question constitutionnelle à l’avant-plan.
C’était probablement l’attaque la plus prévisible de toute la campagne. Cela ne la rendait pas moins pertinente politiquement.
Mais elle ne semble pas avoir profondément modifié les intentions de vote.
Le PQ termine encore dans la même zone générale qu’au départ.
En réalité, PSPP n’avait pas absolument besoin de gagner beaucoup d’électeurs pendant cette campagne. Il avait surtout besoin de ne pas en perdre suffisamment pour laisser quelqu’un passer devant lui.
Ce n’est pas spectaculaire.
C’est néanmoins assez utile lorsqu’on mène la course.
Christine Fréchette traînait huit années de CAQ derrière elle
La situation de Christine Fréchette était beaucoup plus compliquée.
Elle devait vendre du changement avec un parti au pouvoir depuis huit ans.
Pas impossible. Mais disons que la marchandise est un peu plus difficile à emballer.
La CAQ avait pourtant connu un regain avant le déclenchement de la campagne. L’arrivée de Fréchette avait donné l’impression qu’un nouveau départ était possible. En mai, Mainstreet la mesurait à 24,6 %, en forte remontée par rapport aux niveaux atteints quelques mois auparavant. À la veille du déclenchement, Synopsis la plaçait même à 27 %, un seul point derrière le PQ.
Au début de la campagne, son équipe a choisi de mettre l’accent sur la menace économique américaine. Donald Trump devenait pratiquement un acteur de la campagne québécoise, même s’il n’avait pas pris la peine de se présenter dans une circonscription.
La stratégie n’était pas absurde.
Devant une menace extérieure, l’expérience gouvernementale peut rassurer. Et surtout, parler de ce qui pourrait arriver demain évite parfois de trop parler de ce qui s’est passé hier.
Malheureusement pour la CAQ, les autres partis avaient parfaitement compris l’astuce.
Ils ont donc ramené constamment Fréchette au bilan du gouvernement : santé, finances publiques, immigration, infrastructures, coût de la vie.
Puis est survenue l’histoire de l’ingérence américaine.
Fréchette avait soulevé la possibilité que des intérêts américains cherchent à favoriser le mouvement souverainiste avant de reconnaître qu’elle ne disposait d’aucune preuve établissant une telle ingérence. L’affaire s’est compliquée lorsqu’il est apparu qu’un membre de la CAQ avait auparavant approché des journalistes avec ces informations.
Ce qui devait renforcer le récit de la menace extérieure s’est retourné contre la CAQ. Pendant plusieurs jours, on ne parlait plus vraiment de ce que les Américains auraient pu faire au Québec, mais plutôt de ce que la CAQ avait elle-même affirmé à ce sujet.
Changer de chef peut changer l’atmosphère autour d’un parti.
Ça n’efface pas huit ans de gouvernement.
Le PCQ a fait quelque chose qu’il n’avait pas réussi en 2022
Le mouvement le plus visible de la campagne vient probablement du Parti conservateur.
Au déclenchement, les premiers sondages le situaient autour de 14 à 16 %. Les dernières enquêtes le placent maintenant entre 19 et 21 %.
Mais le pourcentage brut n’est pas ce qu’il y a de plus intéressant.
En 2022, Éric Duhaime avait déjà prouvé qu’il existait un vote conservateur au Québec. Le PCQ avait obtenu 12,91 % des voix, soit 530 786 votes.
Et aucun député.
C’est difficile de prétendre avoir provoqué une révolution parlementaire quand l’Assemblée nationale peut tenir son caucus conservateur dans une cabine téléphonique.
Cette fois, le PCQ s’est présenté différemment.
Duhaime a continué de jouer son rôle d’opposant au modèle québécois, mais il a aussi insisté davantage sur ce qu’il ferait concrètement : réduction de la taille de l’État, bureaucratie, santé, automobile, fiscalité et dépenses publiques.
On pouvait être d’accord ou non avec les propositions. Ce n’est pas la question ici.
La différence, c’est que le PCQ donnait davantage l’impression de vouloir gouverner plutôt que simplement protester.
Cela nous ramène cependant au même problème qu’en 2022 : la géographie.
Un parti peut obtenir 20 % des voix et ne faire élire presque personne si son vote est dispersé partout.
Le mode de scrutin québécois possède ce petit talent particulier : il peut transformer des centaines de milliers d’électeurs en décoration statistique.
Nous verrons ce soir si le PCQ a réussi à concentrer suffisamment ses appuis pour éviter de revivre le même scénario.
Le PLQ avait déjà perdu beaucoup avant même le début de la campagne
Il serait un peu trompeur de raconter la campagne libérale comme une longue chute.
La chute principale avait déjà eu lieu.
Au printemps, certains sondages plaçaient encore le PLQ au-dessus de 30 %. Léger l’avait mesuré à 33 % au début avril et Mainstreet à 32 % en mai. À la fin août, il se retrouvait autour de 20 à 22 %.
Charles Milliard commençait donc la campagne dans une position étrange : son parti demeurait l’une des grandes formations politiques québécoises, mais il devait en même temps reconstruire une bonne partie de sa crédibilité.
Les derniers sondages le situent entre 23 et 25 %.
Ce n’est pas un retour aux sommets du printemps, mais ce n’est pas non plus un effondrement supplémentaire.
Et c’était probablement la tâche réaliste de Milliard pendant cette campagne : arrêter la glissade, donner une direction au parti et commencer à reconstruire une coalition électorale qui s’est considérablement rétrécie depuis plusieurs années.
Le problème de fond demeure.
Le PLQ doit regagner des électeurs francophones sans perdre sa base traditionnelle. Or, cette clientèle dispose aujourd’hui de beaucoup plus d’options qu’à l’époque où le Québec se partageait essentiellement entre libéraux et péquistes.
Ça ne se règle pas en 39 jours.
Québec solidaire a peu bougé
QS est probablement le parti dont la campagne a le moins modifié la situation générale.
Il a passé une bonne partie de la campagne autour de 10 %. Les dernières mesures vont de 9 à 13 %, selon les maisons.
Ruba Ghazal n’a pourtant pas manqué d’idées ou de propositions. Environnement, logement, transport collectif, intervention de l’État : personne ne pouvait vraiment confondre Québec solidaire avec les quatre autres partis.
Le problème n’était donc pas de se distinguer.
Il était d’attirer de nouveaux électeurs.
Et sur ce plan, les sondages n’indiquent pas de transformation majeure.
Il y a une ironie là-dedans.
Dans une campagne où presque tous les partis essaient désespérément de définir leur identité, QS possède probablement l’identité la plus claire de tous.
Mais savoir exactement ce qu’un parti représente ne signifie pas nécessairement qu’on veut voter pour lui.
Et les débats?
Ils ont probablement moins changé les choses qu’on ne l’imaginait.
C’est presque toujours le cas.
Avant chaque débat, on nous annonce le moment décisif de la campagne. Puis les chefs débattent pendant deux heures, leurs partisans déclarent qu’ils ont gagné, leurs adversaires affirment qu’ils ont perdu, quelques extraits circulent sur les réseaux sociaux et, trois jours plus tard, la campagne reprend.
Cette fois encore, aucun débat n’a provoqué de bouleversement durable dans les sondages.
Ils ont surtout confirmé ce qu’on savait déjà.
PSPP avait besoin de protéger son avance.
Fréchette devait prendre ses distances avec l’usure de la CAQ tout en défendant son bilan.
Duhaime cherchait à montrer que son parti pouvait être autre chose qu’un vote de protestation.
Milliard essayait de remettre le PLQ sur ses rails.
Ghazal devait trouver comment sortir de la zone où son parti évoluait depuis le début de la campagne.
Personne n’a vraiment changé de personnage en cours de route.
Ce que la campagne a finalement changé
C’est peut-être ce qui caractérise le mieux ces 39 jours.
Le Québec politique n’a pas été renversé.
Il s’est précisé.
Le PQ termine toujours en tête.
Le PCQ a gagné du terrain.
Le PLQ semble avoir stabilisé sa situation après sa chute du printemps.
La CAQ n’a pas réussi à conserver l’élan provoqué par son changement de chef.
QS est resté dans la même zone générale.
Pas de révolution, donc.
Mais le brouillard s’est dissipé.
Il reste maintenant la partie que les sondages nationaux sont incapables de nous raconter correctement : la transformation de ces pourcentages en circonscriptions.
C’est là que tout peut devenir étrange.
Un parti peut obtenir beaucoup de votes et peu de sièges. Un autre peut obtenir quelques points de plus au bon endroit et rafler une quantité impressionnante de circonscriptions. Quelques milliers de votes déplacés d’une région à une autre peuvent modifier complètement la composition de l’Assemblée nationale.
Et cette fois, il y en a 127 à distribuer.
À partir de maintenant, ce ne sont plus vraiment les sondeurs qui ont la parole.
Ce sont les quelque 6,4 millions d’électeurs inscrits.
Et demain, nous pourrons enfin comparer les deux histoires : celle que racontaient les sondages et celle que les urnes auront réellement écrite.





Et si on avait eu un scrutin proportionnel?
https://ici.radio-canada.ca/info/2026/elections-quebec/reforme-mode-scrutin-simulation-proportionnelle/
Intéressant…