
À quelques heures du scrutin, Éric Duhaime n’est pas en position de devenir premier ministre. Il pourrait néanmoins être celui qui aura le plus profondément perturbé la dynamique de cette fin de campagne.
Pendant plusieurs semaines, l’élection semblait devoir se résumer à une question : le Parti québécois formerait-il un gouvernement majoritaire ou minoritaire?
Puis le Parti conservateur du Québec s’est mis à monter.
Les derniers sondages convergent autour d’un PCQ à environ 20 % des intentions de vote. Une telle convergence ne garantit évidemment pas que les urnes donneront le même résultat. Transformer des intentions de vote en sièges constitue encore un autre exercice périlleux.
Mais cette poussée suffit à soulever une question qui aurait paru beaucoup moins pertinente au début de la campagne :
Et si Éric Duhaime était en train de jouer en 2026 un rôle qui rappelle, sous certains aspects, celui de Mario Dumont en 2007?
Le précédent de 2007
La comparaison a ses limites.
En 2007, l’Action démocratique du Québec de Mario Dumont avait récolté 30,84 % des suffrages et fait élire 41 députés. L’ADQ avait terminé à quelques points du Parti libéral de Jean Charest, qui avait remporté 48 sièges, tandis que le Parti québécois avait été relégué au troisième rang avec 36 députés.
Dumont était devenu chef de l’opposition officielle.
Le PCQ de 2026 n’en est pas là.
Vingt pour cent n’est pas 30,84 %. La géographie électorale est différente, le système partisan a changé et le PCQ ne possède pas l’implantation que l’ADQ avait réussi à construire à son apogée.
Prétendre que l’histoire est simplement en train de se répéter serait donc hasardeux.
Mais le parallèle intéressant avec 2007 se trouve peut-être ailleurs.
Il réside dans la capacité d’un parti jusque-là périphérique à modifier les termes mêmes de la campagne.
Quand les autres commencent à parler de vos sujets
Mario Dumont avait compris une règle élémentaire de la politique : un troisième parti commence véritablement à perturber une campagne lorsque les partis dominants cessent de l’ignorer et commencent à répondre à ses questions.
Avant même le déclenchement des élections de 2007, Dumont s’était emparé du débat sur les accommodements raisonnables. Le sujet existait déjà, évidemment, mais le chef adéquiste avait réussi à s’y positionner suffisamment clairement pour devenir l’un des principaux protagonistes du débat.
La création de la commission Bouchard-Taylor par Jean Charest, quelques jours avant le déclenchement des élections, témoignait de l’importance politique prise par la question.
Dumont ne s’était toutefois pas limité aux accommodements raisonnables.
Famille, abolition des commissions scolaires, rôle du privé en santé, autonomie du Québec : l’ADQ mettait de l’avant des propositions qui déplaçaient progressivement le débat hors du traditionnel affrontement entre fédéralistes et souverainistes.
L’abolition proposée des commissions scolaires avait notamment suscité suffisamment de réactions chez les autres partis pour contribuer à maintenir l’éducation parmi les principaux enjeux couverts pendant la campagne.
C’est peut-être la meilleure définition du contrôle de l’agenda politique :
Contrôler l’agenda ne signifie pas que vos adversaires adoptent vos idées. Cela signifie qu’ils doivent consacrer une partie de leur campagne à expliquer pourquoi ils les rejettent.
De Dumont à Duhaime
Quelque chose de semblable s’est produit en 2026.
Taille de l’État, réductions de dépenses, place du privé en santé, troisième lien, tramway, exploitation du gaz naturel, fiscalité : plusieurs thèmes fortement associés au PCQ ont provoqué des réponses répétées des autres formations.
Le cadre financier conservateur en fournit probablement l’exemple le plus spectaculaire. Duhaime propose environ 47 milliards de dollars de réductions cumulatives de dépenses sur cinq ans. Christine Fréchette réplique en accusant le PCQ de vouloir démanteler l’État québécois.
Sur le troisième lien, les adversaires doivent expliquer leur position et son financement.
Sur le tramway, le maire de Québec intervient directement dans le débat.
Sur l’exploitation des ressources gazières, les autres chefs doivent préciser jusqu’où ils seraient disposés à rouvrir une question que plusieurs croyaient réglée.
Puis, dans la dernière ligne droite, Duhaime déplace son message vers la balance du pouvoir et la possibilité d’un troisième référendum.
Cela ne signifie pas que le PCQ contrôle à lui seul l’agenda de la campagne. Le coût de la vie, la santé, les tarifs américains et la souveraineté possèdent leur dynamique propre.
Mais le phénomène est reconnaissable.
Le signe le plus révélateur n’est peut-être pas que vos adversaires reprennent vos idées. C’est qu’ils ne peuvent plus faire campagne sans parler d’elles.
Mario Dumont avait déplacé l’agenda en 2007.
Éric Duhaime semble avoir réussi, au moins en partie, à faire quelque chose de semblable en 2026.
Reste à savoir si ce déplacement de l’agenda se traduira par un déplacement des sièges.
Duhaime n’a pas besoin de 41 députés
C’est ici que le parallèle devient paradoxal.
Duhaime n’a peut-être pas besoin de reproduire le résultat spectaculaire de Dumont pour produire un effet politique majeur.
À la veille du scrutin, les projections situaient le Parti québécois autour de la frontière séparant gouvernement majoritaire et minoritaire.
Or plusieurs circonscriptions susceptibles de déterminer de quel côté de cette frontière tombera le PQ sont précisément disputées par le PCQ.
Arthabaska–L’Érable, Champlain, Charlevoix–Côte-de-Beaupré, Daniel-Johnson, Drummond–Bois-Francs, Laviolette–Saint-Maurice, Louis-Hébert, Marie-Lacoste-Gérin-Lajoie, Mégantic et Nicolet-Bécancour figurent notamment parmi les circonscriptions pivots où PQ et PCQ sont directement en concurrence.
L’arithmétique est impitoyablement simple.
Lorsqu’une circonscription passe du PQ au PCQ, ce n’est pas seulement un député conservateur de plus.
C’est simultanément un député péquiste de moins.
Dans une Assemblée où quelques sièges peuvent séparer majorité et minorité, cet effet double devient considérable.
Mario Dumont avait transformé la structure de l’Assemblée nationale en faisant élire 41 adéquistes.
Duhaime pourrait en modifier l’équilibre avec beaucoup moins.
Et c’est précisément ici que le référendum entre dans l’équation.
Le véritable seuil n’est peut-être pas celui qu’on croit
Le Parti québécois s’est engagé à tenir un référendum sur l’indépendance pendant un premier mandat.
Une majorité péquiste donnerait évidemment à un gouvernement de Paul St-Pierre Plamondon une marge de manœuvre parlementaire beaucoup plus importante pour poursuivre cette démarche.
Une poussée conservatrice suffisante pour priver le PQ de cette majorité changerait donc considérablement le contexte.
Mais elle ne réglerait pas nécessairement la question.
Car le PQ n’est pas le seul parti souverainiste à l’Assemblée nationale.
Québec solidaire propose lui aussi une démarche menant à l’indépendance. Pendant cette campagne, QS a proposé un processus constituant devant conduire à un référendum sur une constitution d’un Québec indépendant. Ruba Ghazal a également confirmé que son parti ferait campagne dans le camp du Oui si un référendum était déclenché.
Cela ne signifie nullement que QS appuierait automatiquement la stratégie référendaire du PQ. Les deux formations divergent sur la méthode, les conditions et une bonne partie du projet politique devant accompagner l’indépendance.
Mais elles partagent l’objectif souverainiste.
Et c’est là que l’arithmétique devient intéressante.
La projection centrale de Qc125 à la veille du scrutin donnait 62 sièges au PQ et huit à Québec solidaire.
Soixante-dix députés souverainistes.
Une addition n’est évidemment pas une coalition. Elle ne constitue pas davantage 70 votes garantis en faveur de la démarche référendaire de Paul St-Pierre Plamondon.
Mais elle montre pourquoi priver simplement le PQ de sa majorité ne suffirait pas nécessairement à bouleverser le rapport de forces entourant un éventuel référendum.
Pour cela, il faut regarder quelques sièges plus loin.
Sept sièges qui changent l’équation
Prenons cette projection centrale uniquement comme point de départ d’un exercice de sensibilité, et non comme une prédiction.
PQ : 62 sièges.
QS : 8 sièges.
Total des deux caucus souverainistes : 70.
Supposons maintenant que le PCQ remporte trois circonscriptions qui auraient autrement élu un député péquiste.
Le PQ tombe à 59.
Avec huit députés solidaires, le total demeure à 67.
Cinq gains nets du PCQ aux dépens du PQ?
57 + 8 = 65.
Sept?
55 + 8 = 63.
Huit?
54 + 8 = 62.
Quelque part entre ces scénarios, la nature du problème change.
Il ne s’agit plus seulement d’empêcher le PQ d’obtenir sa propre majorité. La question devient celle de savoir si les deux caucus souverainistes disposeraient ensemble d’une majorité de sièges à l’Assemblée nationale.
Et il existe une deuxième variable.
Québec solidaire possède lui-même plusieurs sièges disputés.
Hochelaga-Maisonneuve, Rosemont, Sherbrooke et Taschereau font partie des pivots PQ-QS, tandis que Laurier-Dorion et Saint-Henri–Sainte-Anne sont disputés entre QS et le PLQ. Jean-Lesage présente même une course impliquant PQ, QS et PCQ.
Il n’est donc pas nécessaire que tous les mouvements viennent du PQ.
Prenons encore une fois un simple scénario mathématique :
57 PQ + 6 QS = 63.
Ou :
56 PQ + 6 QS = 62.
Ce ne sont pas des prédictions.
Ils montrent plutôt quelque chose que le seul chiffre national du PQ dissimule : le rapport de forces autour d’un éventuel référendum pourrait se jouer quelques sièges plus bas que la seule frontière entre majorité et minorité péquiste.
Le pavé dans la mare référendaire
Cela ne rendrait pas juridiquement impossible la tenue d’un référendum.
Un gouvernement minoritaire n’est pas automatiquement paralysé non plus.
Mais un gouvernement péquiste minoritaire qui ne pourrait même pas compter sur une majorité de députés issus des deux formations souverainistes évoluerait dans un environnement parlementaire radicalement différent d’un gouvernement majoritaire.
Voilà pourquoi quelques circonscriptions apparemment locales pourraient avoir une portée qui dépasse largement leurs frontières.
Et voilà aussi pourquoi la poussée conservatrice acquiert soudainement une dimension qui dépasse la fiscalité, la taille de l’État ou le troisième lien.
Éric Duhaime n’a pas besoin de gagner l’élection pour modifier profondément l’équation référendaire.
Il lui suffit de gagner suffisamment de sièges aux bons endroits.
Une drôle de campagne référendaire
Il y a d’ailleurs quelque chose d’ironique dans cette fin de campagne.
Le PCQ a consacré une bonne partie de l’élection à parler de taille de l’État, de fiscalité, de dépenses publiques et de réformes économiques.
Puis, à quelques jours du scrutin, le parti s’est retrouvé à présenter ses candidats comme un possible obstacle parlementaire à un troisième référendum.
L’axe souverainiste-fédéraliste que Mario Dumont avait contribué à reléguer au second plan en 2007 revient ainsi frapper à la porte d’Éric Duhaime en 2026.
Mais cette fois, le PCQ tente de l’utiliser à son avantage.
C’est peut-être là que les deux campagnes cessent de se ressembler.
Et c’est précisément ce qui rend la comparaison intéressante.
Un parfum de 2007
L’histoire ne se répète jamais parfaitement.
Mario Dumont arrivait en 2007 avec une formation différente, dans un système partisan différent et dans une conjoncture différente.
Son résultat de 30,84 % et ses 41 députés demeurent très éloignés des intentions de vote actuellement mesurées pour le PCQ.
Mais il existe néanmoins un parfum familier.
Un chef initialement périphérique à la bataille principale.
Des enjeux qu’il réussit progressivement à placer au centre de la conversation.
Des adversaires qui consacrent une part croissante de leur campagne à lui répondre.
Une montée dans les sondages.
Puis une carte électorale où quelques circonscriptions peuvent transformer profondément l’équilibre de l’Assemblée nationale.
En 2007, Mario Dumont avait bouleversé un système politique qui semblait solidement installé.
En 2026, Éric Duhaime n’a pas besoin de refaire Mario Dumont.
Il lui suffit peut-être de déplacer quelques pierres au bon endroit.
Et lorsque ces pierres se trouvent précisément sur le chemin menant à une majorité péquiste, elles pourraient bien devenir un pavé dans la mare référendaire.





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