
La CAQ voulait changer la politique québécoise. À quelques jours du scrutin, elle semble surtout chercher les canots de sauvetage.
Lorsque Charles Milliard a affublé Christine Fréchette du surnom de « Capitaine Titanic », la formule avait tout de la bonne ligne assassine de débat électoral. Courte, méchante, facile à retenir.
Il n’avait probablement pas prévu que la CAQ allait ensuite consacrer autant d’énergie à rendre la métaphore crédible.
À quelques jours du scrutin, Léger place la CAQ à 16 % des intentions de vote, au quatrième rang, derrière le PQ à 30 %, le PLQ à 26 % et le PCQ à 18 %. Une semaine plus tôt, la CAQ était encore à 20 %. Plus révélateur encore, 74 % des Québécois disent souhaiter un changement de gouvernement.
Le Titanic, lui, avait au moins l’excuse de ne pas avoir vu l’iceberg.
La CAQ dispose de sondages.
Un naufrage qui ne date pas d’hier
Il serait cependant trop facile de tout mettre sur le dos de Christine Fréchette.
Elle n’a pas construit le navire.
Elle en a hérité alors que l’eau montait déjà dans les cales.
La CAQ était arrivée au pouvoir en 2018 avec une promesse séduisante : rompre avec l’alternance entre libéraux et péquistes, gouverner avec pragmatisme et offrir aux Québécois un nationalisme sans éternelle crise référendaire.
Pendant un temps, la formule a fonctionné.
Puis huit années de pouvoir ont fait subir aux grandes promesses une épreuve généralement fatale :
les résultats.
On nous avait promis le changement.
Nous avons eu des réorganisations.
On nous avait promis de remettre le système de santé sur les rails.
Nous avons eu Santé Québec.
Et lorsque Santé Québec ne suffit plus, on ressort les organigrammes, les agences, les nouvelles structures et les nouvelles boîtes administratives.
La vieille patente à gosse devient un gugusse broché à foin.
À force de déplacer les chaises sur le pont, quelqu’un aurait peut-être dû descendre voir pourquoi le plancher était incliné.
Fréchette à la pompe
Les problèmes de la CAQ ne sont pas apparus avec Christine Fréchette. Ils sont le produit d’une usure accumulée pendant deux mandats.
Fréchette n’a pas créé la brèche. Elle a hérité d’un navire qui prenait déjà l’eau. Elle a tenté de colmater la coque et de le renflouer, mais les sondages suggèrent plutôt que l’eau continue de monter.
Ce n’est donc pas faute d’avoir essayé de renflouer le bâtiment.
Seulement voilà : quand l’eau entre plus vite qu’on ne peut la pomper, le changement de capitaine finit par devenir secondaire.
Puis quelqu’un a sorti la perceuse
Comme si le navire n’avait pas déjà suffisamment de problèmes, la CAQ a réussi à transformer une question sérieuse sur une possible ingérence américaine en formidable exercice d’automutilation politique.
L’affaire était déjà délicate.
Puis on a appris que l’équipe de Christine Fréchette avait contacté plusieurs médias dès le 12 septembre au sujet d’une possible ingérence, plusieurs jours avant le moment où la première ministre sortante dit elle-même avoir été informée du dossier. Fréchette a déclaré qu’elle ignorait ces démarches et qu’elle entendait faire la lumière sur ce qui s’était passé dans sa propre équipe.
On peut appeler cela de plusieurs façons.
Sabordage accidentel possède néanmoins une certaine précision maritime.
Le navire prenait déjà l’eau.
Les passagers commençaient à regarder les canots.
La consigne était pourtant simple : ne pas faire de nouveau trou dans la coque.
Manifestement, elle aurait dû être imprimée en caractères plus gros.
Huit ans pour construire le problème
Si la CAQ connaît une débâcle le 5 octobre, la tentation sera grande d’en attribuer la responsabilité à Christine Fréchette et à sa campagne.
Ce serait beaucoup trop commode.
La coalition construite par François Legault était remarquablement large : nationalistes, anciens adéquistes, électeurs de centre droit, fédéralistes francophones, électeurs lassés du vieux duel PQ-PLQ.
Une coalition pareille constitue une machine électorale redoutable lorsqu’elle reste soudée.
Lorsqu’elle se défait, chacun reprend le chemin de sa maison politique.
Et c’est précisément ce que semble montrer la campagne actuelle.
Chez les francophones, le dernier sondage Léger place le PQ à 37 %, le PCQ à 19 % et la CAQ à seulement 18 %.
Le problème n’est donc pas simplement que la CAQ perd des électeurs.
Elle les perd dans plusieurs directions à la fois.
Le bateau ne penche pas seulement à bâbord ou à tribord.
Il se démonte.
Le club des passages éclair
C’est ici que la boutade de Milliard prend un caractère presque prophétique.
Christine Fréchette n’a pas créé la catastrophe. Elle a pris le commandement au moment où huit années de décisions, de promesses, de compromis et de mécontentement accumulé semblaient arriver à échéance.
Et si les sondages se traduisent dans les urnes, son passage comme première ministre pourrait être remarquablement bref.
Le Canada possède déjà un précédent spectaculaire : Kim Campbell, première femme première ministre du pays, a accédé au poste en 1993 avant la défaite historique des progressistes-conservateurs la même année.
Au Québec, Pauline Marois, première femme à occuper la fonction de première ministre, a gouverné du 19 septembre 2012 au 23 avril 2014.
Fréchette risque donc de se retrouver dans un club politique assez particulier : celui des femmes ayant atteint le sommet de l’exécutif pour découvrir presque immédiatement que le sommet était installé sur une trappe.
Elle avait reçu le commandement avec mission de sauver le navire.
Elle risque plutôt d’entrer dans l’histoire comme la capitaine qui aura eu tout juste le temps de rejoindre la passerelle avant qu’on annonce l’évacuation.
Le parti du changement
Il reste encore quelques jours avant le vote.
Les sondages ne sont pas des résultats. Les électeurs peuvent encore surprendre les analystes, les partis et les projections. Ils ont cette fâcheuse habitude de ne pas se comporter comme de gentilles petites cellules Excel.
Mais lorsqu’un parti se retrouve à 16 %, en quatrième position, après avoir dominé la politique québécoise pendant deux mandats, nous ne parlons plus simplement d’une mauvaise semaine de campagne.
Nous assistons possiblement à la fin d’un cycle politique.
La CAQ était née en promettant de remplacer les vieux partis.
Huit ans plus tard, elle découvre l’une des plus anciennes lois de la politique :
un jour ou l’autre, le parti du changement devient le parti qu’on veut changer.




