
Au lendemain de l’Action de grâce, les restes de dinde sont au réfrigérateur. Les factures, elles, sont toujours là. Et si nous profitions de l’occasion pour mesurer notre pouvoir d’achat plutôt que de simplement déplorer le prix des aliments?
Hier, des milliers de familles québécoises se sont réunies autour d’une table pour célébrer l’Action de grâce. Dinde, pommes de terre, légumes, sauce aux canneberges et, pour les plus gourmands, une bonne tarte à la citrouille.
Une belle tradition. Une occasion de se retrouver, de profiter de l’abondance et de remercier la vie pour ce qu’elle nous a donné.
Mais maintenant que les festivités sont terminées, je vous propose un petit exercice.
Sortons la calculatrice.
Combien nous a coûté ce repas? Comment les prix alimentaires ont-ils évolué depuis 2019? Et, surtout, combien d’heures de travail faut-il aujourd’hui pour se procurer ce que nous pouvions acheter avant la pandémie?
Car il existe une différence fondamentale entre le prix des choses et les moyens dont nous disposons pour nous les procurer.
Une dinde qui coûte plus cher
Selon une étude de l’Université Dalhousie présentée le 6 octobre, le repas traditionnel de l’Action de grâce pour deux adultes et deux enfants était estimé à 35,72 $ en 2026, contre 32,48 $ en 2025.
Une augmentation de 10 % en douze mois.
La dinde explique à elle seule près des deux tiers de cette hausse : son coût estimé dans le repas est passé de 10,43 $ à 12,53 $.
Précisons qu’il s’agit d’une estimation canadienne fondée sur les prix annoncés par les détaillants, non d’une facture moyenne observée dans les épiceries québécoises. Le menu comprend notamment la dinde, les pommes de terre, les carottes, les petits pains, les canneberges, la farce, la sauce et la tarte à la citrouille.
Au moins comparons-nous ici un même menu, plutôt que quelques produits choisis pour leur capacité à faire grimper un pourcentage.
Combien d’heures de travail pour payer le repas?
Une facture à 35,72 $ ne raconte que la moitié de l’histoire. La mesure la plus parlante consiste à comparer le prix du repas au temps de travail nécessaire pour le payer.
Au Québec, le salaire minimum est passé de 16,10 $ l’heure à l’Action de grâce 2025 à 16,60 $ en 2026.
Le repas estimé par Dalhousie représentait environ deux heures et une minute de travail brut au salaire minimum l’an dernier. Cette année, il en exige deux heures et neuf minutes.
Huit minutes supplémentaires. Le prix du repas a augmenté de 10 %, mais le temps de travail nécessaire a progressé d’environ 6,7 %.
Ce calcul combine une estimation nationale du prix du repas avec le salaire minimum québécois. Il utilise aussi le salaire brut, et non le revenu après impôts. Il illustre donc une méthode, pas le budget exact d’une famille.
Et si nous reculions jusqu’en 2019?
Depuis 2019, des résultats qui pourraient surprendre
Selon les séries de l’indice des prix à la consommation de Statistique Canada, les prix des aliments achetés en magasin au Québec ont augmenté d’environ 29,9 % entre les moyennes annuelles de 2019 et de 2025.
Pendant cette période, le salaire horaire moyen des personnes salariées est passé de 26,65 $ à 35,05 $, une hausse de 31,5 %, selon les bilans de l’Institut de la statistique du Québec.
Autrement dit, le salaire horaire moyen a progressé légèrement plus rapidement que les prix de l’épicerie.
Prenons un panier alimentaire théorique qui coûtait 100 $ en 2019. Indexé selon l’IPC des aliments achetés en magasin, il aurait coûté environ 129,90 $ en 2025.
| Indicateur | 2019 | 2025 |
|---|---|---|
| Panier alimentaire théorique | 100 $ | 129,90 $ |
| Salaire horaire moyen | 26,65 $ | 35,05 $ |
| Temps de travail brut | 3 h 45 | 3 h 42 |
Trois minutes de moins.
Un résultat plutôt surprenant lorsqu’on regarde les factures d’épicerie.
Attention : cette comparaison porte sur 2019 et 2025, deux années complètes. Elle n’établit pas que le pouvoir d’achat alimentaire de 2026 est supérieur à celui de 2019. Et la moyenne des salaires n’est pas la situation de chaque travailleur.
Il serait donc faux de prétendre que tous les Québécois se sont appauvris depuis la pandémie. Mais serait-il tout aussi faux d’en conclure que tout va pour le mieux?
Certainement. Car les familles ne travaillent pas uniquement pour manger.
L’inflation ralentit. Et alors?
On nous rappelle régulièrement que l’inflation a diminué depuis son sommet de 2022. C’est vrai.
Au Québec, l’inflation annuelle de la composante alimentaire atteignait 2,6 % en août 2026, selon l’Institut de la statistique du Québec.
Mais cela ne signifie pas que les prix sont revenus à leur niveau d’avant la pandémie.
Si un produit augmente de 10 % une année, puis de 3 % l’année suivante, il coûte désormais 13,3 % de plus qu’au départ. L’inflation a ralenti. Le prix, lui, n’a pas reculé.
Une étude de l’Institut du Québec publiée le 25 août montre qu’entre janvier 2022 et juillet 2026, les prix de l’alimentation, restauration comprise, ont augmenté de 24 %, et ceux du logement de 27 %. L’IPC général progressait de 18 %.
Le problème saute aux yeux : les dépenses auxquelles il est le plus difficile d’échapper ont augmenté davantage que la moyenne.
On peut remettre l’achat d’un téléviseur. On peut renoncer à des vacances. Mais il est plutôt difficile de demander aux enfants de reporter leur souper au mois prochain.
Des revenus plus élevés, mais une sécurité financière fragilisée
Il faut reconnaître une bonne nouvelle : selon l’Institut du Québec, le revenu disponible réel a augmenté dans chacun des cinq quintiles de revenus entre 2019 et 2025.
Mais voici l’autre moitié de l’histoire.
Entre 2022 et 2025, le revenu disponible réel a diminué chez les 40 % des ménages aux revenus les plus faibles. Pour le quintile inférieur, la baisse a atteint 10 %, notamment en raison de la diminution des heures travaillées et du retrait de certaines aides temporaires.
Les deux constats ne se contredisent pas : ils couvrent des périodes différentes.
Ils révèlent surtout les limites des moyennes. Deux familles peuvent recevoir des augmentations salariales semblables et connaître des situations financières radicalement différentes, selon leur loyer, leurs dettes, leurs obligations familiales et le moment où elles sont entrées sur le marché du logement.
La prospérité n’est pas seulement ce que l’on gagne. C’est aussi ce qu’il nous reste une fois les nécessités payées. Cette question rejoint notre analyse de la place de l’économie québécoise en Amérique du Nord.
Quand travailler ne suffit plus
Selon Banques alimentaires du Québec, son réseau répondait en 2025 à 3 119 842 demandes d’aide alimentaire mensuelles, une augmentation de 61 % depuis 2019.
Attention : ce ne sont pas trois millions de personnes différentes. Un même ménage peut recourir à plusieurs services. Le réseau évalue à environ 600 000 le nombre de personnes distinctes aidées chaque mois.
Et l’aide alimentaire ne s’adresse pas uniquement aux personnes sans emploi. Selon le Bilan-Faim 2025, 20,6 % des ménages bénéficiant du dépannage alimentaire avaient un emploi comme principale source de revenus.
Oui, des gens qui travaillent doivent néanmoins demander de l’aide pour se nourrir.
L’Institut du Québec relève aussi que la part des ménages ayant dû réduire la qualité ou la quantité de leur nourriture est passée de 7,6 % en 2019 à 13,3 % en 2023.
Ces indicateurs ne prouvent pas que l’inflation explique, à elle seule, la progression de l’insécurité alimentaire. Le logement, les transferts, les revenus et la composition des ménages comptent aussi. Mais ils attestent une pression matérielle qui mérite autre chose qu’un commentaire satisfait sur le ralentissement de l’IPC.
Comment en sommes-nous arrivés là?
Les causes de la flambée inflationniste sont multiples. La pandémie a perturbé la production et les chaînes d’approvisionnement. La guerre en Ukraine a pesé sur l’énergie et les intrants agricoles. Le transport, les carburants et les engrais ont connu de fortes hausses.
Parallèlement, les gouvernements ont engagé des dépenses considérables pour soutenir ménages et entreprises, tandis que les banques centrales maintenaient des conditions monétaires exceptionnellement accommodantes.
Ces interventions ont soutenu la demande alors que l’offre de nombreux biens et services demeurait contrainte : une combinaison propice aux pressions inflationnistes.
Il serait simpliste de tout attribuer à la création monétaire, comme il serait imprudent d’ignorer les effets des décisions budgétaires et monétaires. Les causes du niveau général des prix ne sont d’ailleurs pas toujours les mêmes que celles qui font particulièrement grimper l’alimentation ou le logement.
Le logement possède ses contraintes propres. Contrairement à une boîte de céréales, un appartement ne peut pas être importé par conteneur lorsqu’une ville manque de logements. Il faut des terrains, du financement, des matériaux, de la main-d’œuvre, des autorisations et du temps.
Les politiques publiques influencent plusieurs de ces mécanismes. Elles doivent donc être examinées à partir de leurs conséquences, et non de leurs seules intentions.
Et le fisc dans tout ça?
Un autre chiffre mérite une courte parenthèse. Selon l’édition 2026 du Canadian Consumer Tax Index de l’Institut Fraser, la famille canadienne moyenne consacrait en 2025 l’équivalent de 41,9 % de son revenu aux impôts et taxes de toutes sortes, contre 36 % au logement, à l’alimentation et aux vêtements réunis.
Il s’agit d’une estimation nationale du fardeau fiscal total, comprenant les taxes indirectes, et non du montant retenu sur la paie. Ces prélèvements financent évidemment aussi des services et des transferts.
La question n’en demeure pas moins légitime : les contribuables obtiennent-ils suffisamment de valeur en retour? Nous avons abordé plus largement le rapport entre taille de l’État et prospérité au Québec dans une analyse précédente.
Après tout, contrairement à un gouvernement, une famille ne peut pas simplement voter un budget déficitaire pour payer sa prochaine facture d’épicerie.
Monsieur Carney, parlons de résultats
Le 13 mai 2025, lors de la présentation de son nouveau cabinet, Mark Carney expliquait aux journalistes comment les Canadiens pourraient juger son gouvernement.
« Canadians will hold us to account by their experience at the grocery store »
Il évoquait également leurs factures d’électricité et leur capacité, ou celle de leurs enfants, à trouver un logement. La déclaration a notamment été rappelée par Brian Lilley dans le Toronto Sun.
Voilà des critères remarquablement concrets.
Pas le nombre de milliards annoncés. Pas le nombre de programmes créés. Pas les intentions affichées dans les communiqués gouvernementaux. L’expérience quotidienne des Canadiens.
La majeure partie de la flambée inflationniste de 2021 à 2023 précède évidemment l’arrivée de Mark Carney au poste de premier ministre. Et aucun gouvernement ne contrôle entièrement les marchés mondiaux, la météo ou les guerres.
Mais puisque M. Carney a lui-même proposé l’épicerie, l’électricité et le logement comme critères de reddition de comptes, il est parfaitement légitime de suivre leur évolution pendant son mandat.
Le même principe doit s’appliquer à tous les gouvernements. Les sommes dépensées ne suffisent pas à mesurer la réussite. Il faut examiner les résultats, les coûts et les autres possibilités auxquelles on a renoncé.
Après tout, les familles ne peuvent pas payer leur épicerie avec les bonnes intentions de leurs élus.
N’est-ce pas, M. Carney?
De quoi sommes-nous reconnaissants, au juste?
Revenons à notre table de l’Action de grâce.
Nous vivons dans un pays qui demeure prospère à bien des égards. Nous disposons de biens et de services que les générations précédentes auraient eu peine à imaginer. Il y a certainement de quoi être reconnaissants.
Notre enquête montre aussi que tout n’a pas évolué défavorablement depuis 2019. Les revenus disponibles réels ont progressé sur plusieurs années et certains salaires ont suffisamment augmenté pour préserver le pouvoir d’achat alimentaire.
Mais il serait tout aussi malhonnête d’ignorer les difficultés croissantes d’une partie de la population. Le logement pèse lourd, les nécessités ont renchéri et l’aide alimentaire atteint des niveaux préoccupants.
La prospérité moyenne peut progresser sans que chacun en ressente les mêmes bénéfices. Et la richesse n’est pas une fin en soi : elle devrait aussi permettre aux individus de se nourrir, de se loger, d’épargner et de préparer leur avenir.
Alors, au lendemain de cette Action de grâce, soyons reconnaissants pour la prospérité dont nous avons hérité. Mais ne confondons pas reconnaissance et résignation.
Transmettons-nous à la prochaine génération une société dans laquelle il sera plus facile, ou plus difficile, de construire sa propre prospérité?
Voilà peut-être la réflexion à poursuivre une fois la dernière pointe de tarte à la citrouille avalée.
Car, en définitive, l’abondance ne se mesure pas au nombre de communiqués de presse publiés par un gouvernement.
Elle se mesure aussi à ce que les familles peuvent réellement mettre sur leur table.
Sources et méthode
- Université Dalhousie, estimation du repas traditionnel de l’Action de grâce, octobre 2026.
- Statistique Canada, tableau 18-10-0004-01, indice des prix à la consommation, et série annuelle de l’IPC des aliments achetés en magasin au Québec.
- ISQ, bilan du marché du travail 2019 et bilan 2025.
- ISQ, IPC du Québec, août 2026.
- Institut du Québec, Pouvoir d’achat : des pistes pour mieux comprendre le pessimisme des Québécois, août 2026.
- Banques alimentaires du Québec, données du Bilan-Faim 2025 et perspectives 2026–2028.
- Institut Fraser, Canadian Consumer Tax Index, édition 2026.
- Brian Lilley, Toronto Sun, propos de Mark Carney du 13 mai 2025.
Note méthodologique : le panier de 2019 à 2025 est une simulation indexée selon l’IPC alimentaire, et non une reconstitution des prix d’un repas complet en 2019. Le menu de Dalhousie mesure séparément la variation entre 2025 et 2026. Les comparaisons en heures de travail utilisent les salaires bruts.




