
Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas | Épisode 1
En 1850, Frédéric Bastiat expliquait pourquoi casser une vitre ne crée aucune richesse. Cent soixante-seize ans plus tard, certaines politiques économiques semblent encore reposer sur l’idée contraire. Et au Québec, les exemples ne manquent pas.
Un gamin, une vitre et six francs
Imaginez un gamin qui lance une pierre dans la vitrine d’un commerçant. La vitre vole en éclats. Le propriétaire sort de sa boutique, furieux, pendant que le jeune responsable prend ses jambes à son cou.
Les passants tentent de consoler le commerçant. Après tout, disent-ils, le vitrier aura du travail. Il gagnera de l’argent qu’il dépensera chez d’autres commerçants. L’économie tournera. À les entendre, le gamin vient presque d’accomplir un acte de bienfaisance économique.
C’est essentiellement l’histoire que raconte Frédéric Bastiat dans Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, publié en 1850. Dans sa parabole, le vitrier reçoit six francs pour réparer la fenêtre. Voilà ce qu’on voit.
Mais sans cette vitre cassée, le commerçant aurait pu consacrer ses six francs à une paire de chaussures ou à un livre, tout en conservant sa fenêtre intacte. Le vitrier gagne une commande; un autre commerçant perd une vente potentielle. Le propriétaire de la boutique a dépensé six francs simplement pour retrouver ce qu’il possédait déjà.
L’économie a enregistré une activité. La société n’en est pas devenue plus riche pour autant.
Si casser des vitres enrichissait une société, il suffirait d’organiser une distribution gratuite de briques pour régler nos problèmes économiques.
Curieusement, personne ne semble encore avoir proposé ce programme dans un cadre financier électoral. Du moins, pas sous cette forme.
Ce qu’on ne voit pas : le coût d’opportunité
Derrière cette histoire se cache l’un des concepts les plus importants de l’économie : le coût d’opportunité. Chaque dollar consacré à une activité est un dollar qui ne peut pas être consacré simultanément à une autre. Chaque heure de travail, chaque terrain et chaque ressource mobilisés pour un projet cessent d’être disponibles pour d’autres usages.
Il ne s’ensuit pas qu’il ne faut jamais dépenser. Il faut plutôt évaluer une dépense en fonction de ce qu’elle permet de réaliser et des autres possibilités auxquelles elle nous oblige à renoncer.
Combien de fois entendons-nous un politicien vanter un projet parce qu’il créera des emplois, stimulera l’économie ou générera des millions en retombées? Ces bénéfices peuvent être réels. Mais qu’aurions-nous obtenu si les mêmes ressources avaient été utilisées autrement?
Quand Québec décide de choisir les vitriers
En septembre 2023, le gouvernement Legault annonçait avec enthousiasme l’arrivée de Northvolt au Québec : un investissement industriel de plusieurs milliards, des milliers d’emplois projetés, une nouvelle industrie de pointe. Les ministres souriaient, les caméras tournaient et les contribuables étaient invités à partager cet enthousiasme.
Deux ans plus tard, le 2 septembre 2025, le gouvernement annonçait la fin de son financement du projet.
Québec indiquait alors avoir déboursé 510 millions de dollars, soit une participation de 270 millions dans la maison mère, considérée perdue, et un prêt de 240 millions garanti par le terrain, dont le remboursement devait être récupéré. Il ne faut donc pas confondre le total déboursé et la perte constatée.
Et Northvolt n’était pas seule. Lion Électrique et Moteurs Taïga, deux autres entreprises québécoises associées à l’électrification des transports et soutenues par les pouvoirs publics, ont elles aussi connu de graves difficultés financières.
Puis, le 10 juin 2026, la Vérificatrice générale du Québec livrait un constat embarrassant : les 29 dossiers d’aide financière examinés dans la filière batterie totalisaient environ 2,2 milliards de dollars d’aides autorisées. Son audit relevait une planification insuffisante, des risques parfois mal analysés ou documentés et un suivi inadéquat de certaines conditions.
Précisons-le : 2,2 milliards d’aides autorisées ne signifient pas 2,2 milliards de pertes. Certaines aides ne sont pas versées, certains prêts sont remboursables. Additionner ces catégories sans distinction serait précisément le genre de raisonnement que nous entendons combattre.
Mais le problème dépasse le seul bilan comptable. Si le gouvernement peine à évaluer les risques de ses propres interventions, sur quelle base pouvons-nous conclure qu’il choisit mieux que d’autres où devrait aller le capital?
Et pendant ce temps, combien d’autres projets auraient pu voir le jour avec les ressources mobilisées? Nous ne le savons pas. Mais ce que nous ignorons ne cesse pas d’exister simplement parce que personne n’a organisé de conférence de presse pour nous le montrer.
Les entreprises qui n’ont jamais existé
Imaginons que ces sommes aient été laissées aux contribuables ou consacrées à d’autres usages. Une partie aurait été consommée, une autre épargnée ou investie. Des entrepreneurs auraient peut-être modernisé leur équipement, lancé des produits ou embauché.
Nous n’allons pas inventer des milliers d’emplois hypothétiques pour rendre l’argument plus impressionnant. Ce serait remplacer une mauvaise analyse par une autre. Mais l’impossibilité de mesurer parfaitement ces possibilités ne signifie pas qu’elles n’ont aucun coût.
Le bénéficiaire d’une subvention peut remercier le ministre devant les caméras. Les contribuables qui auraient dépensé autrement ne sont généralement pas invités. Quant à l’entreprise qui n’a jamais été créée, elle n’a ni porte-parole ni service de relations publiques.
Difficile d’organiser une inauguration pour une entreprise qui n’a jamais existé.
Créer des emplois n’est pas la même chose que créer de la richesse
Imaginons une municipalité qui remplace ses excavatrices par des travailleurs armés de pelles. Elle pourrait créer des emplois supplémentaires. En remplaçant les pelles par des cuillères, elle pourrait en créer bien davantage.
Personne ne devrait en conclure que cette municipalité a découvert le secret de la prospérité.
Le travail est un moyen de produire des biens et des services, pas une fin économique indépendante de son résultat. Une économie prospère ne cherche pas à mobiliser le maximum de ressources pour un résultat donné : elle cherche à produire davantage de valeur avec les ressources disponibles. Cette distinction rejoint notre réflexion sur la taille de l’État et la prospérité au Québec.
Si une innovation permet de bâtir une maison avec moins d’heures de travail, les ressources libérées peuvent servir à d’autres besoins. Autrement, chaque panne d’équipement industriel devrait être célébrée comme une victoire pour l’emploi.
Une politique industrielle est-elle nécessairement vouée à l’échec?
Non. Une entreprise privée peut se tromper. Les marchés eux-mêmes peuvent mal apprécier les risques. Un investissement raisonnable peut échouer, et un projet public peut produire des bénéfices collectifs supérieurs à ses coûts.
La faillite d’une entreprise subventionnée ne prouve donc pas, à elle seule, que l’intervention initiale était irrationnelle. Inversement, sa survie ne prouve pas que la subvention était justifiée.
La question est de savoir si les avantages supplémentaires attribuables à l’intervention justifient les fonds publics, les risques assumés et les possibilités sacrifiées. Le projet aurait-il été réalisé sans aide? Si oui, pourquoi financer ce qui se serait produit de toute façon? Sinon, pourquoi le public serait-il mieux placé pour porter ce risque, et quels bénéfices additionnels en attend-on?
Il peut exister des réponses valables. Mais elles doivent être démontrées, pas seulement annoncées derrière un lutrin.
Les incitations : l’autre moitié du problème
Lorsqu’un entrepreneur engage son capital, il supporte directement une part importante des conséquences de sa décision. Lorsqu’un projet est largement financé par des fonds publics, les risques peuvent être transférés aux contribuables, alors que certains gains restent privés. Ce partage peut modifier les comportements, sans nécessairement condamner chaque projet.
Les politiciens répondent également à leurs propres incitations. Une annonce d’investissement produit des bénéfices politiques immédiats : photos, chiffres, promesses d’emplois. Les résultats économiques, eux, arrivent parfois plusieurs années plus tard, lorsque les auteurs des annonces ont quitté leurs fonctions.
Cette différence entre les bénéfices politiques immédiats et les coûts économiques différés mérite qu’on s’y arrête.
Une méthode plutôt qu’un slogan
Voici l’ambition de notre nouvelle rubrique, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas : examiner les politiques publiques en tenant compte de leurs effets immédiats et différés, des bénéficiaires visibles et des personnes absentes des conférences de presse, des coûts d’opportunité et des incitations.
Nous utiliserons les chiffres lorsqu’ils existent, préciserons les hypothèses lorsqu’elles sont incertaines et reconnaîtrons les interventions dont les bénéfices résistent à l’examen.
Le but n’est pas de faire gagner Bastiat à tous les coups. Il est de refuser qu’une belle annonce tienne lieu d’analyse économique. Notre comparaison économique des provinces et des États américains répond à la même exigence : vérifier les affirmations à l’aide de données.
La vitre est toujours cassée
Depuis 1850, nous avons inventé l’électricité, l’automobile, l’aviation, les ordinateurs et l’intelligence artificielle. Nous avons même envoyé des humains sur la Lune.
Mais nous continuons parfois de croire qu’une dépense devient économiquement justifiée dès qu’on peut montrer les emplois qu’elle finance.
Le plus ironique, c’est que le gamin de Bastiat n’avait probablement pas prévu de conférence de presse pour vanter les retombées économiques de son projectile. Il ne demandait pas non plus de subvention pour ses pierres.
Il faisait simplement une bêtise.
Après tout, 176 ans après Bastiat, si nous devons encore expliquer la vitre cassée, autant le faire avec panache!




