
Pendant longtemps, le « modèle québécois » a été présenté comme une particularité dont nous devions être fiers.
Un État plus présent. Une fiscalité plus lourde. Davantage de programmes sociaux. Plus d’intervention dans l’économie. Une conception selon laquelle l’État québécois ne doit pas simplement fournir certains services essentiels, mais participer activement au développement économique et social de la province.
La CAQ devait changer les choses.
Lorsqu’elle est arrivée au pouvoir en 2018, elle n’était ni le Parti libéral ni le Parti québécois. François Legault promettait une approche plus pragmatique, plus nationaliste, davantage centrée sur l’économie et l’efficacité de l’État.
Huit ans plus tard, une question s’impose :
La CAQ a-t-elle réformé le modèle québécois ou en est-elle simplement devenue le nouveau gestionnaire?
Pour tenter d’y répondre, nous avons fait quelque chose d’assez peu révolutionnaire : nous avons regardé les chiffres.
Et ils racontent une histoire beaucoup plus intéressante que les slogans.
Un État exceptionnellement lourd
Commençons par la taille de l’État.
En 2024, les dépenses provinciales représentaient 30,44 % du PIB québécois.
Comparons.
En Ontario, elles représentaient 18,58 % du PIB. En Alberta, 15,69 %. En Colombie-Britannique, 21,62 %.
Ce ne sont pas de petites différences à la marge.
Le Québec consacre à son gouvernement provincial une part de son économie considérablement plus importante que les trois autres grandes provinces auxquelles nous l’avons comparé.
Cela ne signifie pas automatiquement que le Québec gaspille son argent. Une population peut parfaitement choisir de payer davantage pour recevoir davantage de services publics.
Mais ce choix a un coût.
Et lorsqu’un gouvernement mobilise près du tiers de la richesse produite dans une économie, il devient parfaitement légitime de demander ce que les citoyens obtiennent en retour.
C’est là que les choses deviennent moins confortables.
Beaucoup de ressources, mais toujours derrière
En 2024, le PIB réel par habitant du Québec atteignait 53 811,95 $, en dollars enchaînés de 2017.
Parmi les quatre provinces que nous avons comparées, le Québec arrivait dernier.
Et le problème ne s’arrête pas à cette comparaison canadienne. Le niveau de prospérité du Québec demeure faible lorsqu’on l’inscrit dans son environnement économique nord-américain.
Voilà qui change quelque peu la perspective.
Nous ne discutons pas simplement d’une province riche qui choisirait de consacrer une plus grande partie de sa richesse à des services collectifs. Nous parlons d’une économie relativement moins prospère dans l’un des espaces économiques les plus riches de la planète, tout en consacrant une part exceptionnellement importante de sa richesse à l’État.
Après des décennies d’intervention gouvernementale, de fiscalité élevée, de programmes économiques, de subventions et de politiques industrielles, le Québec n’a toujours pas comblé son retard.
Mais il faut immédiatement ajouter une nuance importante.
Parce que les chiffres ne collaborent pas toujours avec nos préjugés. C’est leur défaut le plus irritant.
Depuis 2000, le PIB réel par habitant du Québec a progressé d’environ 24,5 %. Sa performance relative s’est ainsi améliorée par rapport à plusieurs de nos comparateurs.
Il faut cependant se méfier du mot « rattrapage ».
Une amélioration relative ne signifie pas nécessairement que le Québec connaît une croissance spectaculaire. Elle peut aussi survenir lorsque les économies qui le devancent progressent moins rapidement ou reculent. Il faut donc regarder simultanément la croissance et le niveau de richesse atteint.
Sur ce deuxième critère, le portrait est beaucoup moins flatteur.
Malgré l’amélioration de sa performance relative, le Québec demeure bon dernier de notre groupe de comparaison en PIB réel par habitant et son niveau de prospérité demeure faible dans le contexte nord-américain.
Autrement dit, le Québec a réduit une partie de son retard.
Il ne l’a pas éliminé.
Il serait d’ailleurs assez étrange de célébrer comme un triomphe économique le fait de se rapprocher du coureur devant nous lorsque celui-ci ralentit lui-même.
La question demeure donc entière :
Pourquoi une économie qui consacre autant de ressources à son État reste-t-elle aussi loin derrière une grande partie de ses voisins nord-américains?
Et surtout :
qu’obtenons-nous en échange?
Le prix du modèle québécois
La fiscalité constitue évidemment l’autre côté de l’équation.
En incluant correctement les cotisations sociales, le fardeau fiscal québécois représentait 21,151 % du PIB en 2024, selon la mesure retenue dans notre analyse.
Encore une fois, une fiscalité élevée n’est pas en elle-même la preuve d’un mauvais modèle.
Si les Québécois paient davantage d’impôts mais reçoivent en échange des services publics nettement supérieurs, on peut au moins défendre la transaction.
C’est pourquoi le véritable test du modèle québécois ne consiste pas simplement à mesurer combien l’État prélève ou combien il dépense.
Il faut regarder ce qu’il produit avec ces ressources.
Un État plus gros devrait normalement pouvoir invoquer des résultats proportionnels aux ressources supplémentaires qu’il absorbe.
Or notre examen ne permet pas d’établir une telle supériorité générale.
Cela ne signifie pas que tous les services québécois sont mauvais. Cela signifie simplement que les données ne permettent pas de conclure que le poids exceptionnel de l’État québécois se traduit par des résultats exceptionnellement meilleurs.
Car si nous payons beaucoup plus sans obtenir clairement beaucoup plus, le débat change complètement.
La question n’est plus de savoir si nous aimons ou non le « modèle québécois ».
La question devient :
en avons-nous pour notre argent?
Et Ottawa dans tout ça?
Il existe également un élément qu’on préfère parfois oublier lorsqu’on vante le modèle québécois : les transferts fédéraux.
En 2024-2025, le Québec a reçu 11,354 milliards de dollars au titre du Transfert canadien en matière de santé, 3,686 milliards au titre du Transfert canadien en matière de programmes sociaux et 13,316 milliards en péréquation.
Ce dernier chiffre mérite qu’on s’y arrête : le Québec est, de loin, la province qui reçoit le montant total de péréquation le plus élevé au Canada.
Pour la seule péréquation, cela représente environ 1 480 $ par Québécois et 6,674 % des revenus du gouvernement québécois.
Il faut cependant être précis sur le fonctionnement du programme.
L’Alberta ne fait pas un chèque de péréquation au Québec. Le programme est financé à même les recettes générales du gouvernement fédéral. Les contribuables de toutes les provinces participent donc au financement d’Ottawa, tandis que seules les provinces admissibles reçoivent des paiements de péréquation.
L’Alberta, elle, n’en reçoit aucun.
La caricature serait donc de dire que « l’Alberta paie les programmes sociaux du Québec ».
Ce n’est pas ainsi que fonctionne la péréquation.
Mais la question sous-jacente demeure parfaitement légitime :
dans quelle mesure le Québec pourrait-il maintenir le même modèle s’il devait en assumer entièrement le coût à partir de sa propre capacité fiscale?
On peut défendre politiquement un État plus généreux. On peut préférer davantage de programmes publics, davantage de redistribution et davantage de services collectifs.
Mais lorsqu’une province présente son modèle social comme un choix collectif distinctif tout en étant le principal bénéficiaire en valeur absolue d’un programme fédéral destiné précisément à compenser les écarts de capacité fiscale, la péréquation fait nécessairement partie du bilan.
Ce n’est pas une preuve contre le modèle québécois.
C’est une facture qu’on ne peut pas laisser hors du calcul.
La CAQ devait être différente
Revenons maintenant à François Legault.
La CAQ n’a pas créé le modèle québécois.
Elle en a hérité.
On ne peut donc pas lui attribuer les décisions prises depuis la Révolution tranquille. Mais après huit années au pouvoir, l’excuse de l’héritage commence sérieusement à avoir les jambes courtes.
La CAQ disposait d’une occasion historique de remettre certaines choses en question.
Elle aurait pu se demander si l’État québécois devait vraiment continuer à occuper une place aussi importante dans l’économie.
Elle aurait pu remettre en question la vieille politique consistant à choisir des entreprises, des secteurs et des projets à soutenir avec l’argent des contribuables.
Elle aurait pu chercher beaucoup plus agressivement à réduire le coût de l’État, améliorer son efficacité et laisser davantage d’espace à l’investissement privé.
Bref, elle aurait pu remettre le modèle lui-même en question.
Elle ne l’a pas fait.
Au contraire, la CAQ semble avoir progressivement accepté ses prémisses fondamentales.
L’État demeure énorme.
La fiscalité demeure lourde.
L’intervention économique demeure au cœur de la stratégie gouvernementale.
Et lorsqu’un problème économique survient, le réflexe demeure souvent le même : trouver un programme, une aide, une subvention ou une nouvelle intervention gouvernementale.
Le gestionnaire a changé. Le modèle, beaucoup moins.
Québec inc., version CAQ
C’est probablement dans sa politique industrielle que la contradiction caquiste apparaît le plus clairement.
Un gouvernement qui veut favoriser la création de richesse pourrait chercher à créer les meilleures conditions possibles pour toutes les entreprises : fiscalité compétitive, réglementation raisonnable, énergie disponible, infrastructures efficaces et environnement favorable à l’investissement.
La CAQ a trop souvent préféré une autre approche : utiliser l’État comme investisseur, partenaire et sélectionneur de projets.
Le problème n’est pas que les gouvernements peuvent faire de mauvais investissements.
Les investisseurs privés en font aussi.
La différence fondamentale se trouve ailleurs :
dans les conséquences de l’erreur.
Lorsqu’un entrepreneur investit son propre argent dans un mauvais projet, il assume la perte. S’il accumule les mauvaises décisions, il peut perdre son entreprise.
Lorsqu’un dirigeant d’entreprise engloutit des millions de dollars de ses actionnaires dans une série de mauvais investissements, sa carrière peut également en subir les conséquences.
Le marché possède ainsi des mécanismes, imparfaits mais réels, qui sanctionnent les mauvaises décisions.
Lorsque l’État investit, la relation entre la décision et ses conséquences financières personnelles devient beaucoup plus faible.
Le fonctionnaire qui recommande un mauvais investissement ne rembourse pas personnellement les pertes. Le ministre qui l’autorise ne les rembourse pas davantage. Et le contribuable, qui n’a jamais choisi d’investir dans le projet, reçoit néanmoins la facture.
Même lorsqu’un fiasco devient politiquement embarrassant, l’imputabilité individuelle peut se diluer entre ministères, fonctionnaires, organismes, cabinets et décisions collectives.
Tout le monde était responsable.
Ce qui, dans l’appareil gouvernemental, finit parfois par vouloir dire que personne ne l’était vraiment.
C’est là que se trouve le problème fondamental de l’État entrepreneur.
Ce n’est pas que les politiciens et les fonctionnaires soient nécessairement moins intelligents que les investisseurs privés. C’est qu’ils prennent des décisions avec l’argent de quelqu’un d’autre et qu’ils ne supportent personnellement qu’une faible partie des conséquences financières lorsqu’ils se trompent.
Les incitations ne sont tout simplement pas les mêmes.
Et chaque dollar consacré à une entreprise choisie par le gouvernement demeure un dollar qui ne peut être laissé aux contribuables ou aux entreprises qui auraient pu décider eux-mêmes où l’investir.
Nous arrivons ainsi à une prémisse fondamentale du modèle québécois : la conviction que l’État peut améliorer l’allocation du capital en décidant où celui-ci devrait aller, alors même que ceux qui prennent ces décisions sont largement protégés des conséquences financières directes de leurs erreurs.
Après huit ans de CAQ, cette conviction n’a certainement pas disparu.
La CAQ ne s’est pas contentée d’administrer l’État québécois.
Elle a pleinement adopté son rôle d’entrepreneur.
Ce que les chiffres ne démontrent pas
Il serait tentant de s’arrêter ici et de déclarer que les chiffres prouvent que le modèle québécois est un échec.
Ils ne le prouvent pas.
Notre analyse ne démontre pas qu’un État plus lourd produit automatiquement une économie moins performante.
Elle ne démontre pas davantage que toutes les difficultés économiques du Québec sont causées par sa fiscalité ou ses dépenses publiques.
La causalité est beaucoup plus difficile à établir.
Et certains résultats du Québec depuis 2000 nous obligent justement à être prudents.
Mais cette prudence fonctionne dans les deux sens.
Si les données ne permettent pas aux critiques du modèle québécois d’affirmer que la taille de l’État explique à elle seule notre retard économique, elles ne permettent pas non plus à ses défenseurs de prétendre que toutes ces dépenses supplémentaires nous procurent des résultats manifestement supérieurs.
La charge de la preuve devrait appartenir à ceux qui veulent justifier l’écart.
Si l’État québécois prélève et dépense beaucoup plus que ceux de nos principaux comparateurs, il devrait pouvoir montrer ce que cette différence nous achète.
La mauvaise question
Depuis des décennies, le débat québécois oppose généralement deux camps.
D’un côté, ceux pour qui le modèle québécois constitue pratiquement un acquis identitaire.
De l’autre, ceux qui voudraient simplement réduire la taille de l’État.
Mais ce n’est peut-être pas la meilleure façon de poser le problème.
La véritable question est beaucoup plus simple :
Qu’obtenons-nous pour notre argent?
Si le Québec choisit de consacrer une part beaucoup plus importante de sa richesse à l’État que l’Ontario, l’Alberta ou la Colombie-Britannique, il devrait être capable de montrer les bénéfices correspondants.
Pas en théorie.
Pas dans les discours.
Dans les résultats.
Et si ces résultats ne sont pas clairement supérieurs, alors il devient parfaitement raisonnable de demander si une partie des ressources actuellement contrôlées par Québec ne serait pas mieux utilisée par ceux qui les ont produites.
Ce n’est pas une question idéologique.
C’est une question de rendement.
La CAQ, gardienne du modèle québécois
C’est finalement le paradoxe de François Legault.
La CAQ est née en promettant de dépasser les vieux clivages politiques québécois.
Elle devait incarner le changement.
Elle devait être pragmatique.
Elle devait faire les choses autrement.
Huit ans plus tard, elle semble surtout avoir démontré à quel point le modèle québécois est capable d’absorber ceux qui promettent de le réformer.
La CAQ n’est plus une force extérieure qui cherche à transformer ce modèle.
Elle en est devenue l’une de ses gardiennes.
Après huit ans de gouvernement caquiste, le Québec possède toujours un État considérablement plus lourd que ses principaux comparateurs. Il supporte toujours une fiscalité importante. Il demeure bon dernier de notre groupe en PIB réel par habitant. Son niveau de prospérité demeure faible dans le contexte nord-américain. Et l’État continue de jouer un rôle central dans l’allocation du capital et le développement économique.
Cela ne prouve pas que le modèle québécois est condamné.
Mais cela justifie amplement qu’on cesse de le traiter comme une vache sacrée.
Après tout, un modèle économique n’est pas une identité nationale.
C’est un outil.
Et lorsqu’un outil coûte très cher, la moindre des choses est de vérifier s’il fait bien le travail.
article.





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