
Après huit ans de « gauche efficace », le PCQ commence à entrer dans la zone payante
Pendant des années, on a présenté la Coalition avenir Québec comme le parti de droite de l’échiquier politique québécois.
Je n’ai jamais vraiment acheté cette définition.
La CAQ a certainement occupé l’espace électoral de la droite. Elle a récupéré une bonne partie de l’ancien électorat adéquiste. Elle a proposé certaines baisses d’impôt, adopté des positions plus conservatrices sur l’identité et la laïcité et cultivé l’image d’un gouvernement de gestionnaires plutôt que d’idéologues.
Mais occuper l’espace de la droite et gouverner à droite sont deux choses différentes.
Après huit années de pouvoir, nous n’avons plus besoin de spéculer sur ce qu’est la CAQ. Nous pouvons regarder ce qu’elle a fait.
Et deux sondages publiés ce matin donnent soudainement à cette distinction une importance électorale considérable.
Le plus récent sondage Léger–Le Journal–TVA place le Parti québécois à 29 %, le Parti libéral à 23 %, la CAQ à 21 %, le Parti conservateur du Québec à 17 % et Québec solidaire à 10 %.
La CAQ perd deux points et glisse au troisième rang. Le PCQ en gagne deux et atteint son meilleur résultat jamais mesuré par Léger. Le sondage a été réalisé du 10 au 13 septembre auprès de 1 013 électeurs québécois.
Le sondage Synopsis réalisé pour La Presse est moins généreux envers les conservateurs : PQ 28 %, CAQ 24 %, PLQ 22 %, PCQ 14 % et QS 11 %. Mais son évolution raconte la même histoire. Depuis son précédent coup de sonde, la CAQ recule de trois points, le PQ demeure stable et l’élan associé à la guerre commerciale s’atténue. Le terrain a également été réalisé du 10 au 13 septembre, auprès de 1 000 répondants.
Deux maisons de sondage. Deux méthodologies. Des chiffres différents.
Mais une même tendance.
L’effet Fréchette s’essouffle.
Et pendant ce temps, le PCQ commence à entrer dans une zone où ses votes peuvent enfin se transformer en sièges.
La « gauche efficace »
François Legault, lui, n’a jamais vraiment prétendu être un homme de droite.
Lorsqu’on l’avait qualifié en 2021 de politicien de « droite conservatrice », sa réponse avait été particulièrement claire :
« Gauche efficace! Je me suis toujours défini comme de la gauche efficace. »
L’expression n’était d’ailleurs pas nouvelle dans son vocabulaire politique.
L’idée est assez simple : conserver un État généreux, mais essayer de le rendre plus performant.
« Gauche efficace » m’a toujours semblé être un oxymore particulièrement optimiste, mais laissons cette querelle philosophique de côté.
La véritable question est beaucoup plus intéressante :
Qu’a fait la CAQ une fois au pouvoir?
Après huit ans, la réponse commence à être assez claire.
Un État qui n’a pas rapetissé
Soyons équitables.
La CAQ a réellement réduit l’impôt sur le revenu des particuliers. Dans le budget de 2023, les deux premiers taux d’imposition sont passés respectivement de 15 % à 14 % et de 20 % à 19 %. C’est une véritable baisse d’impôt et il faut lui en donner le crédit.
Mais une baisse d’impôt ne suffit pas à transformer un gouvernement en gouvernement de droite économique.
La mesure plus révélatrice est la place qu’occupe l’État dans l’économie.
Selon le budget 2026-2027 du Québec, les dépenses gouvernementales représentaient 24,4 % du PIB en 2018-2019, l’exercice financier au cours duquel la CAQ est arrivée au pouvoir.
Elles sont prévues à 25,6 % du PIB en 2026-2027.
Pendant la même période, le poids des revenus gouvernementaux passe de 26,1 % à 25,0 % du PIB.
Autrement dit, Québec prélève proportionnellement un peu moins qu’au moment de l’arrivée de la CAQ, mais prévoit dépenser proportionnellement davantage.
Il faut évidemment tenir compte de la pandémie, qui a temporairement fait exploser les dépenses publiques. C’est précisément pourquoi je ne choisis pas 2020 ou 2021 comme point de comparaison. Je compare l’arrivée de la CAQ au pouvoir avec son budget actuel.
Même ainsi, le gouvernement prévoit que l’État occupera une plus grande part de l’économie québécoise.
Curieuse façon de pratiquer la droite économique.
Québec inc., version gouvernementale
Il y a ensuite l’interventionnisme économique.
Sous la CAQ, Québec n’a certainement pas adopté la philosophie voulant que le gouvernement fixe les règles du jeu et laisse ensuite aux entrepreneurs et aux investisseurs le soin de décider où engager leur argent.
Il a plutôt voulu devenir lui-même entrepreneur, investisseur, banquier et sélectionneur de champions industriels.
Northvolt.
Lion Électrique.
Nemaska Lithium.
Flying Whales.
La filière batterie.
Ce ne sont pas de petits symboles anecdotiques.
Dans Northvolt, Québec avait déboursé 510 millions de dollars, dont une participation de 270 millions dans la société mère et un prêt garanti de 240 millions pour le terrain. Lorsque le projet a finalement été abandonné en 2025, le gouvernement a reconnu une perte de 270 millions.
La contribution gouvernementale à Nemaska Lithium atteint maintenant 1,1 milliard de dollars depuis 2020.
Québec avait également investi 50 millions dans le projet d’usine de batteries de Lion Électrique.
Et dans Flying Whales, le gouvernement a multiplié les prises de participation, dont 25 millions d’euros dans l’entreprise et 15 millions d’euros dans sa filiale québécoise lors d’un financement de 2022.
On peut défendre ces politiques.
On peut soutenir qu’un petit État doit intervenir pour attirer les investissements internationaux, développer des secteurs stratégiques ou créer des filières industrielles capables de concurrencer celles de pays beaucoup plus grands.
C’est une position parfaitement défendable.
Mais appelons les choses par leur nom.
Ce n’est pas du libéralisme économique. C’est de la politique industrielle interventionniste.
Autrement dit : de la « gauche efficace ».
Du moins lorsque ça fonctionne.
La droite par défaut
Pourquoi alors la CAQ a-t-elle été identifiée à la droite pendant si longtemps?
Parce que la politique est relative.
Lorsque Québec solidaire se trouve très loin à votre gauche, que le Parti québécois demeure largement social-démocrate et que le Parti libéral hésite depuis des années entre interventionnisme et libéralisme économique, il n’est pas très difficile de devenir le parti « de droite » par défaut.
La disparition de l’ADQ avait laissé un immense espace politique vacant.
La CAQ l’a occupé.
Elle a attiré les nationalistes autonomistes, les contribuables excédés par le vieux duopole PQ-PLQ, une partie des entrepreneurs, plusieurs électeurs plus conservateurs et quantité de gens qui voulaient simplement un État moins dysfonctionnel.
Cette coalition lui a donné deux majorités.
Mais elle n’a jamais transformé la CAQ en parti de droite économique.
Elle en a simplement fait le choix le plus à droite parmi les partis susceptibles de gouverner.
La nuance est énorme.
Puis arrive le PCQ
Voilà pourquoi le 17 % mesuré ce matin par Léger est beaucoup plus intéressant qu’un simple gain de deux points.
Lors des élections de 2022, le PCQ avait récolté 530 786 voix, soit 12,91 % du suffrage, sans faire élire un seul député.
À ce niveau, un électeur pouvait partager plusieurs idées d’Éric Duhaime tout en concluant que son vote risquait simplement de disparaître dans les bizarreries de notre mode de scrutin.
Cette objection commence à perdre de sa force.
Avant même d’intégrer le sondage Léger de ce matin, Qc125 projetait le PCQ à 15,0 % et 10 sièges, avec une fourchette de 5 à 15.
Beauce-Nord et Bellechasse étaient déjà classées PCQ solides. Beauce-Sud, La Peltrie et Portneuf étaient PCQ probables. Et plusieurs autres circonscriptions devenaient des luttes serrées impliquant directement les conservateurs.
Un détail saute aux yeux lorsque l’on parcourt cette liste : la grande majorité des sièges les plus accessibles au PCQ sont actuellement détenus par la CAQ.
Et voilà maintenant Léger à 17 %.
Nous entrons dans ce que j’appellerais la zone payante.
Pas parce que 17 % constitue un chiffre magique. Notre mode de scrutin est beaucoup trop pervers pour consentir à ce genre de simplicité.
Mais parce qu’à mesure que le PCQ progresse dans les régions où son vote est déjà concentré, chaque point supplémentaire peut faire basculer plusieurs circonscriptions.
À 12,9 % en 2022 : zéro député.
À environ 15 % dans les projections actuelles : une dizaine.
À 17 % dans un sondage national, la question n’est plus vraiment de savoir si le PCQ peut faire élire des députés.
Elle devient :
Combien?
Voilà le véritable danger pour Christine Fréchette.
Ce n’est pas une bataille pour « la droite »
J’aurais autrefois décrit la situation comme une bataille entre la CAQ et le PCQ pour savoir qui dominera la droite québécoise.
Je ne crois plus que ce soit la bonne façon de poser la question.
La véritable question est plutôt celle-ci :
Le PCQ est-il en train de récupérer l’électorat de droite que la CAQ avait capté faute d’alternative crédible?
C’est très différent.
Le PCQ n’a pas nécessairement besoin de convertir massivement des péquistes, des libéraux ou des solidaires pour poursuivre sa progression.
Il dispose d’abord d’un bassin beaucoup plus naturel : les électeurs caquistes qui voulaient moins d’État, moins de taxes, moins de réglementation et moins de subventions aux entreprises, mais qui ont voté CAQ parce qu’aucune autre formation à droite n’avait de chance sérieuse d’obtenir des sièges.
À 10 ou 12 %, l’argument du vote utile pouvait fonctionner.
À 17 %, il devient beaucoup moins convaincant.
Et demain, le débat
Le moment pourrait difficilement être mieux choisi.
Le Face-à-face de TVA aura lieu demain soir à 20 h, et deux de ses trois grands thèmes seront précisément « Économie sous tension » et « Nos impôts, nos services ». Le troisième sera « L’avenir du Québec ».
Christine Fréchette devra défendre huit années de bilan économique caquiste.
Éric Duhaime devra faire exactement l’inverse : convaincre les électeurs que sa conception d’un État plus petit, moins interventionniste et moins gourmand constitue une véritable alternative et non simplement une posture d’opposition.
Mais le rapport de force a changé.
À 12 %, Duhaime pouvait surtout dénoncer.
À 17 %, les électeurs commencent à lui demander :
Comment gouverneriez-vous?
Qui serait ministre des Finances?
Qui prendrait la Santé?
Qui administrerait l’État?
Qui constituerait l’équipe économique?
Ce sont des questions beaucoup plus exigeantes.
Mais pour un parti qui aspire à passer de la protestation au pouvoir, ce sont aussi exactement les questions qu’il faut commencer à recevoir.
Nous y reviendrons après les débats.
La fin d’un monopole
La CAQ ne devient pas soudainement un parti de gauche parce que le PCQ monte dans les sondages.
Elle demeure une coalition pragmatique et nationaliste contenant des éléments de centre droit comme de centre gauche.
Mais après huit années de pouvoir, son bilan permet maintenant de trancher une question longtemps obscurcie par les étiquettes.
Sur le plan économique, la CAQ n’a jamais réellement cherché à réduire fondamentalement la place de l’État.
Elle a plutôt cherché à mieux gérer un gros État, à l’utiliser comme instrument de développement économique et à redistribuer différemment ses ressources.
François Legault avait finalement trouvé une description assez juste.
La « gauche efficace ».
Pendant huit ans, cette formule a pu occuper l’espace électoral de la droite québécoise parce qu’aucun concurrent suffisamment puissant ne pouvait réellement le lui enlever.
Les deux sondages publiés ce matin suggèrent que cette époque pourrait être en train de prendre fin.
La CAQ ne perd peut-être pas la droite québécoise.
Elle découvre peut-être simplement qu’elle ne l’a jamais vraiment représentée.




