Lies, damned lies and statistics The Carney method
« Il existe trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques. »
Formule popularisée par Mark Twain
Lorsque j’ai entendu Mark Carney affirmer que le Canada créait des emplois quatre fois plus rapidement que les États-Unis, mon premier réflexe a simplement été de vérifier si c’était vrai.
Je ne pensais pas encore écrire cet article.
Après tout, quatre fois le rythme américain, c’est beaucoup. Et surtout, c’est remarquablement précis.
Le problème est rapidement devenu évident : quatre fois plus rapidement depuis quand?
Depuis janvier? Depuis l’élection? Depuis trois mois? Depuis douze mois? Et selon quelle mesure de l’emploi?
Carney ne le dit pas.
Mais quelque chose me dérangeait davantage. Ce n’était pas la première fois qu’une déclaration économique spectaculaire de Mark Carney me faisait sourciller.
J’avais déjà consacré une vérification des faits à son affirmation selon laquelle « l’abordabilité est la meilleure depuis plus d’une décennie ». Certaines mesures s’étaient effectivement améliorées, mais elles ne permettaient certainement pas de conclure que l’abordabilité, prise dans son ensemble, était la meilleure depuis dix ans.
Deux déclarations spectaculaires. Deux fois, des données réelles semblaient exister derrière elles. Et deux fois, la formulation allait beaucoup plus loin que ce que les données permettaient facilement de démontrer.
Alors je me suis posé une question :
Est-ce simplement une coïncidence?
J’ai donc décidé de vérifier d’autres déclarations économiques de Mark Carney.
Et c’est là que les choses sont devenues intéressantes.
L’abordabilité est la meilleure depuis une décennie
Le 25 mars, à la Chambre des communes, Mark Carney déclarait :
« Canadian wages have grown faster than the rate of inflation. Rents are at a 33-month low. Affordability is the best it has been in over a decade. »
Remarquez bien : il ne dit pas rent affordability.
Il dit affordability.
Quelques semaines plus tard, lorsqu’il est confronté à cette déclaration à la Chambre, Carney répond :
« On March 25, I said that rent affordability was the best it had been in a decade. »
Sauf que ce n’est pas ce qu’il avait dit.
Le compte rendu officiel de la Chambre est là pour le confirmer.
Et la statistique qui semble être derrière sa déclaration pose un deuxième problème. Les données de Rentals.ca indiquaient effectivement une amélioration de l’abordabilité des loyers, mais le ratio loyer-revenu avait atteint son meilleur niveau depuis plus de six ans.
Six ans.
Pas dix.
D’ailleurs, quelques jours après sa première déclaration, Carney lui-même utilisait la formulation beaucoup plus précise selon laquelle l’abordabilité des loyers était à son meilleur niveau depuis plus de six ans.
Résumons.
Une statistique concernant l’abordabilité des loyers devient une déclaration générale concernant l’abordabilité. Puis, lorsqu’elle est contestée, elle redevient soudainement une déclaration concernant uniquement les loyers.
Curieux.
Quatre fois le rythme américain
Arrivons maintenant à la déclaration qui a déclenché cette enquête :
« Canada is growing jobs at 4x the rate of the United States. »
Première surprise : ce n’est pas nécessairement faux.
Entre avril et juillet 2026, environ 181 000 emplois ont été créés au Canada, soit une croissance d’environ 0,9 %, pendant que la création d’emplois américaine était particulièrement faible.
Selon la période et les séries statistiques choisies, on peut donc obtenir un ratio extrêmement favorable au Canada, parfois même supérieur à quatre.
Alors Carney a raison?
Peut-être.
Et c’est justement le problème.
Carney ne précise ni la période de référence, ni les séries statistiques comparées, ni même comment son « taux » est calculé.
Nous avons donc un chiffre extraordinairement précis, 4×, sans les informations nécessaires pour reproduire le calcul.
Essayez de démontrer qu’il a tort.
Prenez douze mois. Le ratio ne fonctionne pas? Peut-être parlait-il de six mois. Toujours pas? Essayez trois mois. Depuis janvier? Depuis l’élection? Depuis avril?
Tant que Carney ne nous dit pas quelle fenêtre il utilise, son affirmation n’est pas reproductible et devient pratiquement impossible à réfuter proprement.
Et pourtant, un économiste sait parfaitement qu’un taux de croissance sans période de référence est incomplet.
Et non, ce ne sont pas des emplois de fonctionnaires
J’ai également voulu vérifier si cette forte création d’emplois provenait principalement du secteur public.
Ce n’est pas le cas.
Entre avril et juillet, la croissance de l’emploi était concentrée dans le secteur privé et chez les travailleurs autonomes, tandis que l’emploi public diminuait.
Sur ce point, les chiffres sont réellement favorables au Canada.
Cette précision est importante, parce que le but n’est pas de trouver à tout prix des chiffres permettant de dire que Carney a tort.
Le but est de savoir ce que disent réellement les chiffres.
La deuxième économie la plus forte du G7
Prenons maintenant une autre déclaration.
Les prévisions économiques auxquelles Carney fait référence placent le Canada parmi les économies du G7 qui devraient connaître la croissance du PIB réel la plus rapide.
Voilà une information parfaitement légitime.
Mais cette prévision est régulièrement résumée dans le discours politique par une formulation beaucoup plus ambitieuse :
« Canada will have the second-strongest economy in the G7. »
Voyez-vous le glissement?
Une prévision portant essentiellement sur le rythme de croissance du PIB réel devient une affirmation concernant la deuxième économie la plus forte du G7.
Ce n’est pas la même chose.
La force d’une économie peut également se mesurer par la productivité, le PIB par habitant, le chômage, l’investissement ou les revenus réels. Une économie peut même connaître une croissance rapide simplement parce que son point de départ est particulièrement faible.
Encore une fois, la donnée sous-jacente est réelle.
C’est la conclusion qui devient beaucoup plus large.
60 milliards d’économies pour les Canadiens
Puis il y a celle-ci.
Carney déclarait à la Chambre :
« This government is on track to deliver $60 billion of savings for Canadians. »
Soixante milliards de dollars d’économies pour les Canadiens.
Impressionnant.
Mais les documents budgétaires derrière ce chiffre parlent de réductions de dépenses gouvernementales, d’autres économies et de recettes supplémentaires pour le gouvernement.
Une recette supplémentaire pour Ottawa n’est pas nécessairement une économie pour les Canadiens.
Si Ottawa me prend 1 000 $ supplémentaires en impôts, le gouvernement possède effectivement 1 000 $ de plus. Personnellement, j’aurais cependant quelques difficultés à inscrire cette somme dans la colonne « économies » de mon budget familial.
Le chiffre de 60 milliards existe.
C’est sa transformation en « savings for Canadians » qui pose problème.
Puis les milliards commencent à se multiplier
On retrouve le même phénomène dans les annonces d’investissement.
Le gouvernement parle d’environ 280 milliards de dollars de dépenses en capital et d’incitatifs qui devraient permettre de mobiliser plus de 1 000 milliards de dollars d’investissements au cours des prochaines années.
Dans les documents officiels, on retrouve des mots parfaitement raisonnables comme expected, enable et projected.
Il s’agit donc d’une projection.
Mais dans les discours politiques, la formulation devient progressivement plus musclée.
On parle de :
« catalyse $1 trillion in investment »
puis de :
« fast-tracking $1 trillion of investment ».
Même phénomène avec le Major Projects Office (MPO).
Le gouvernement additionne la valeur de projets qui lui ont été référés pour examen et parle de dizaines, puis de centaines de milliards de dollars d’investissements représentés ou « débloqués ».
Petit détail :
au moment d’écrire ces lignes, aucun des projets référés au MPO n’a encore été désigné comme projet d’intérêt national en vertu de la Building Canada Act.
Zéro.
Nada.
Plusieurs projets sont encore en développement, en processus réglementaire, à la recherche de financement ou n’ont pas atteint leur décision finale d’investissement.
Cela ne signifie évidemment pas qu’ils ne seront jamais réalisés. Mais il existe une différence substantielle entre un projet référé, un projet désigné, un investissement engagé et un investissement réalisé.
Lorsqu’on additionne la valeur potentielle de projets qui n’ont encore reçu aucune désignation pour ensuite parler d’investissements « unlocked », le mot fait énormément de travail.
Quand Carney a raison
Il serait cependant injuste de prétendre que toutes les déclarations économiques de Carney sont fausses.
Plusieurs résistent parfaitement à l’examen.
Lorsqu’il affirme que les salaires ont récemment augmenté environ deux fois plus rapidement que l’inflation, les chiffres lui donnent raison.
Lorsqu’il souligne que les investissements directs étrangers ont atteint leur niveau le plus élevé depuis près de deux décennies, il a raison.
Sa description de la position fiscale relativement avantageuse du Canada au sein du G7 est également défendable.
Et, comme nous venons de le voir, la forte création d’emplois récente provenait principalement du secteur privé et des travailleurs autonomes.
Pourquoi mentionner ces exemples?
Parce qu’ils font partie du problème.
Carney ne semble pas simplement lancer des chiffres faux au hasard. Ses déclarations mélangent des statistiques parfaitement exactes avec d’autres qui ne deviennent défendables qu’en adoptant une définition particulière, une période non précisée ou une interprétation généreuse des données.
C’est ce qui rend une demi-vérité beaucoup plus efficace qu’un mensonge grossier.
Le mensonge peut être réfuté.
La demi-vérité contient suffisamment de vérité pour pouvoir être défendue lorsqu’on la conteste, tout en laissant chez celui qui l’entend une impression que les faits ne justifient pas nécessairement.
Le problème n’est donc pas toujours que le chiffre de départ soit faux.
C’est qu’il est parfois suffisamment vrai pour que personne ne remarque la distance qui le sépare de la conclusion qu’on nous invite à en tirer.
Un pattern commence à apparaître
Après avoir examiné ces déclarations, quatre procédés reviennent régulièrement.
L’omission du contexte.
Le Canada crée des emplois quatre fois plus rapidement que les États-Unis. Sur quelle période? Mystère.
L’élargissement d’une métrique.
L’abordabilité des loyers devient « l’abordabilité ». Une prévision de croissance du PIB devient « la deuxième économie la plus forte du G7 ».
La transformation d’une projection en quasi-réalité.
Des investissements qui devraient être mobilisés deviennent des investissements « catalysés », puis « fast-trackés ».
La requalification avantageuse d’une statistique.
Des économies gouvernementales et des recettes supplémentaires deviennent « 60 milliards d’économies pour les Canadiens ».
Pris individuellement, chacun de ces exemples pourrait être attribué à la simplification normale du discours politique.
Pris ensemble, ils commencent à ressembler davantage à une méthode.
La méthode Carney?
Et c’est ici que le parcours de Mark Carney devient impossible à ignorer.
Carney est économiste. Il a dirigé la Banque du Canada, puis la Banque d’Angleterre. Il a passé une bonne partie de sa carrière à analyser des statistiques économiques et à choisir ses mots avec suffisamment de précision pour que les marchés financiers les interprètent correctement.
Il sait qu’un taux sans période de référence est incomplet.
Il connaît la différence entre une prévision et un résultat, entre un investissement potentiel et un investissement réalisé, entre la croissance du PIB et la force générale d’une économie.
Alors comment expliquer ces formulations?
Deux possibilités semblent se présenter.
Soit l’un des économistes les plus expérimentés à avoir occupé le poste de premier ministre du Canada commet régulièrement des imprécisions élémentaires lorsqu’il présente des statistiques économiques au public.
Soit ces formulations ne sont pas entièrement accidentelles.
Je vous laisse décider laquelle vous paraît la plus vraisemblable.
Après tout :
« Il existe trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques. »
Peut-être faudrait-il simplement ajouter une quatrième catégorie :
les demi-vérités.